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Mensonges

Dimanche 15 novembre 2009

Chapitre 5

Présent

Vue splendide sur la ville et l’océan. Que demander de plus ? De nouveaux meubles ? Il les avait eus. Une secrétaire ? Il s’était toujours très bien débrouillé seul. Non, vraiment, Alann n’avait aucune raison de se plaindre. En gagnant le pari qui l’opposait à son père, il avait atteint le niveau qu’il s’était fixé. Et la paye qui allait avec. Pourtant, depuis trois mois qu’il avait emménagé dans l’un des plus grands bureaux du bâtiment, quelque chose le dérangeait. Certes, il était très fier de lui pour avoir gagné son pari, et pour avoir mené à terme le contrat avec les Anderson, mais il avait du mal à s’en contenter. Même les contrats à venir ne l’enchantaient guère… Il ressentait un manque qu’il n’arrivait pas à définir, comme lorsque vous avez envie de faire quelque chose - que vous devez faire quelque chose -  sans savoir quoi, et que cette boule dans votre gorge commence à se former, accompagnée d’un étrange mal de tête, le tout ayant pour seule conséquence de vous énerver…

Alann soupira. Finalement, le trafic fluide des automobilistes et la vaste étendue bleue face à lui ne l’intéressaient plus. Il s’assit à son bureau et alluma son ordinateur. Sur sa gauche, derrière les stores vénitiens toujours clos, il pouvait facilement imaginer ses collègues bavarder, courir d’un bureau à l’autre, ou occupés à remplir ou à chercher des dossiers… Une effervescence à laquelle il ne participait pas, démotivé. À bien y réfléchir, il n’était motivé pour rien ces derniers temps : il travaillait parce qu’il le fallait, faisait ses courses machinalement, et n’était plus sorti « pour s’amuser » depuis longtemps… Depuis un mois et demi.

« Depuis qu’il est parti… »

Alann tapa avec rage sur son clavier pour entrer son mot de passe. Pourquoi pensait-il à cet homme ? Cet homme avec qui il avait pris l’habitude de sortir toutes les semaines, naturellement, cet homme qui s’était absenté avec une vague excuse, et qui ne l’avait pas appelé depuis. Un homme parmi d’autres, un de ces amants occasionnels. Sauf qu’Alann ne s’était jamais autant préoccupé de l’un de ses amants. Si ce n’était Syrielle. Mais là encore, sa relation avec Diran était bien différente de celle qu’il entretenait avec sa collègue de travail. Une collègue qu’il voyait de moins en moins ces temps-ci, en-dehors des bureaux. Elle, elle était prise entre son maçon et un autre homme rencontré lors d’une soirée dont Alann n’avait rien retenu. Quant à lui, eh bien… Alann n’avait aucune excuse. Il soupira. Il lui proposerait de sortir dans la semaine. Cela ferait sûrement plaisir à Syrielle en plus de l’étonner, Alann n’étant pas du genre à proposer de sortir.

Son téléphone sonna – un appel provenant de l’accueil de l’entreprise.

« Monsieur Menson, fit une voix féminine, tendue. Un homme est en train de monter à votre bureau, j’ai essayé de l’arrêter car il n’avait pas rendez-vous, mais il ne m’a pas écouté alors j’ai appelé la sécurité. Je… »

Mais Alann, immobile, n’écoutait plus. Diran, un grand sourire aux lèvres, venait d’entrer dans son bureau, et refermait la porte en silence, tout en s’assurant que personne ne le regardait.

« Vous pouvez rappeler la sécurité. Tout va bien, dit Alann dans le combiné.

- D’accord, Monsieur, » répondit la standardiste, étonnée.

Et il raccrocha. Il se leva de son fauteuil et fit le tour de son bureau alors que Diran s’approchait. Il portait un manteau noir sur un jean brut et un pull blanc, ses cheveux étaient attachés en une queue de cheval et il tenait dans sa main gantée un chèque qu’il tendit à Alann. Ce dernier le fixa avec dédain et ne le prit pas.

« Tu aurais pu me l’envoyer…

- Oh je passais par là et je me suis dit que ce serait plus rapide comme ça, répondit Diran comme s’il s’agissait d’une évidence.

- Plus d’un mois après, tu appelles ça rapide, toi ? J’ai déjà amené ma veste chez le teinturier depuis longtemps, tu sais…

- J’ai pas eu le choix, dit Diran en haussant les épaules. Je te l’ai dit, je devais m’absenter pendant un temps.

- Oui, j’ai vu ça. »

Alann avait l’impression que l’homme qui tenait face à lui était… différent. Plus calme, plus posé. Mais ce n’était qu’une impression : Diran sourit et attira Alann à lui en l’agrippant par son polo. Il le frôla de ses lèvres et demanda, en chuchotant :

« Je t’ai manqué ? »

Il se pencha légèrement pour l’embrasser, mais Alann se déroba.

« Je ne dirai pas ça, non. »

Il prit le chèque des mains de Diran et le posa sur son bureau dans son dos. Diran vint se coller à lui, retira gants et manteau, et sans laisser la moindre possibilité à son amant de s’échapper, il posa les mains sur ses joues. Alann en eut des frissons : malgré les gants, le froid n’avait pas épargné les mains de Diran qui étaient glaciales.

« Tu mens mal, » dit ce dernier.

Il l’embrassa tout en faisant glisser ses mains sur les épaules d’Alann, sur son torse, les faufila sous son polo…

« Arrête. Je suis au travail je te rappelle.

- Tu n’en as pas envie ?

- Non…

- Tu mens décidemment très mal… Moi, en tout cas, j’en ai très envie. »

La colère qu’Alann essayait de masquer sous un air neutre fondit comme neige au soleil, effacée par les mains de Diran sur sa peau sensible. Comment en était-il arrivé là ? Alann se retrouvait dans un état de dépendance qui ne lui plaisait pas. Mais il allait en profiter, encore une fois, parce qu’il était comme ça : profiter de ce qu’on lui donne, là, tout de suite. D’un geste plein de force, habile, il renversa Diran sur son bureau, faisant voltiger toutes ses affaires. Son amant se mit à rire, avant qu’Alann ne le fasse taire.

Car rien ne dure éternellement.

ooOOoo

Deux mois plus tôt

« Je ne sais pas encore… Je ne suis pas sûr d’avoir des vacances… Non, il ne me fera aucune faveur, c’est pas son genre… Surtout maintenant. »

Le sourire aux lèvres, Alann se frayait un chemin au milieu de la foule qui lui donnait l’impression d’avancer au milieu d’un troupeau, dont tous les animaux allaient dans la même direction… Une direction autre que la sienne. Il essayait de ne pas y faire attention, trop occupé à tenir une conversation cohérente au téléphone. Il entra dans le tabac-presse qui faisait le coin de la rue où se trouvait son bureau, et baissa la voix :

« Oui, j’essayerai quand même de venir te voir. Mais pour une fois, Clara, tu pourrais te déplacer.

- Non, je déteste cette ville. Et puis dans trois semaines, je te rappelle que je ne pourrai plus aller nulle part… »

Alann se mordit les lèvres, et se traita de sombre crétin avant de répondre :

« Alors je ferai ce que je peux pour venir te voir avant. Promis. »

Alann prit des mots croisés, choisis au hasard sur le présentoir, et se dirigea vers la caisse où attendaient déjà quatre personnes. Une femme, assez âgée, cherchait sa petite monnaie pour faire l’appoint, pensant ainsi faire plaisir à la caissière, mais ne causant que l’impatience des autres clients.

« Il ne te cherche pas trop au moins ? Je sais comment il peut être…

- Non, il me laisse plutôt tranquille en ce moment. Et je ne fais pas attention à lui non plus. Je suis plus occupé à chercher un nouveau logement.

- Tu quittes ton appartement miteux ?

- Arrête, tu parles comme Syrielle.

- Et alors ? Il était grand temps que tu déménages : tes voisins sont insupportables, ton immeuble n’est pas situé dans le meilleur quartier de la ville, et ton appartement est trop petit.

- Mais assez grand pour une personne.

- … »

La queue avança enfin, et deux minutes plus tard, Alann payait et sortait du tabac-presse, mots croisés en mains. Il prit la direction du café L’Hirondelle, situé à trois cents mètres de là et s’arrêta devant l’entrée pour continuer sa conversation :

« Je n’ai pas besoin non plus d’avoir une villa ! Une maison avec deux chambres, salon-salle à manger, cuisine séparée, un petit peu de verdure…

- Monsieur est quand même exigent ! Une maison, rien que ça ! Un appartement ne t’aurait pas suffi ?

- Je veux m’éloigner le plus possible du centre-ville. Il y a des maisons plutôt pas mal en périphérie.

- Oui, mais ça va aussi t’éloigner de ton boulot.

- J’ai prévu d’acheter une voiture. »

Clara se mit à rire à l’autre bout du fil, ce qui vexa Alann :

« Je peux savoir ce qui te fait rire ?

- Toi ? Tu vas te remettre au volant ? Tu n’as pas conduit depuis quoi… deux ans ?

- Et alors ?

- Et alors ? répéta Clara à moitié hilare. Alors tu dois reprendre des leçons de conduite, même si tu as le permis ! Ou alors, investi dans un vélo ou dans une carte de bus !

- Non. Je reprendrai des leçons. Là, contente ?

- Si toi tu te sens capable de reprendre le volant… Oui. »

Alann resserra son manteau et soupira. Voilà deux ans qu’il n’avait pas conduit, traumatisé par un accident qui avait failli lui coûter la vie, à lui et aux deux personnes qui l’accompagnaient. Au début, il avait essayé de reprendre, pour ne pas laisser la place à la peur de s’installer. Mais il avait voulu aller trop vite : les tremblements, la sueur, les étourdissements, le souffle haché…il était passé par tout les symptômes, et ce, à chaque fois qu’il avait eu le volant entre les mains. Puis, il avait laissé tomber, ignorant ses amis et sa famille qui le poussaient à reprendre progressivement, quitte à s’aider d’un moniteur d’auto-école, ou d’un psychologue. Mais Alann ayant déjà trop côtoyé ce dernier, il avait refusé, disant qu’il pouvait très bien s’en sortir sans. Seul. Bien mal lui en prit.

« De toute façon, je n’ai pas le choix. Je ne veux plus dépendre de personne, et les transports en commun me sortent par les yeux. Ne t’inquiète pas, je ne foncerai pas tête baissée. »

Alann regarda l’heure. Ne pas être ponctuel ne le dérangeait pas, mais avoir dix minutes de retard n’était pas non plus ce qu’il appréciait vraiment. Même si lui était déjà en retard à la base. Il regarda à l’autre bout de la rue, espérant voir arriver son rendez-vous, puis décida finalement de mettre fin à sa conversation pour entrer dans le bar :

« Je vais te laisser. Fais attention à toi.

- Promis. Et appelle-moi pour me dire quand tu veux passer. Même si c’est dans deux mois. Tu me manques tu sais…

- Je ferai tout ce que je peux pour vite venir te voir. Dès que j’ai réservé le train, je t’appelle.

- T’as intérêt !

- Oui. À bientôt, Clara. »

Il raccrocha et se frictionna les mains avant de se retourner. Là, il sursauta. Presque collé à lui, Diran, qui ne semblait pas souffrir du froid dans son léger manteau, le regarda de sous ses mèches noires. Un regard sombre, qui démentait le ton doucereux de sa voix :

« J’espère que tu n’attends pas depuis longtemps ?

- N… Non.

- On entre ? »

Sans attendre de réponse, Diran entra dans le café et se dirigea vers une table qui lui semblait le plus à l’écart de l’agitation ambiante. Il était énervé, et tentait tant bien que mal de le cacher à Alann. Ce dernier n’aurait pas pu comprendre, il ne partageait pas les mêmes idées que Diran en ce qui concernait les relations, amoureuses ou tout simplement sexuelles. Diran, qui avait assisté à la fin de la conversation d’Alann, savait au moins une chose : il détestait déjà cette Clara. De toute façon, il détestait toute personne avec qui Alann avait une relation un peu trop personnelle. Il n’était pas amoureux, ça non, mais il aimait que ses amants lui vouent une relation exclusive. Comme lui ne tolérait pas d’avoir plusieurs amants à la fois.

Ils s’installèrent en silence et commandèrent chacun un café. Alors que le serveur repartait, Diran aperçut les mots croisés d’Alann et sourit. Il montra le livret d’un signe de tête et dit :

« Alors, on se la joue vieux garçon ?

- Tu dis ça parce que tu n’es pas assez intelligent pour remplir une grille ?

- On ne va quand même pas entamer ce rendez-vous en se disputant ?

- Ce n’est pas un rendez-vous.

- C’est quoi alors ? demanda Diran, ahuri.

- Tu voulais qu’on se retrouve ici, j’ai accepté, point.

- Eh bien je suis ravi de t’apprendre que c’est ça un rendez-vous.

- Si tu veux… »

Diran soupira alors que le serveur leur apportait les cafés fumants qu’ils avaient commandés. Voilà deux mois qu’il fréquentait Alann, et c’était toujours lui qui faisait le premier pas. Mais il était prêt à tout pour l’avoir à lui, entièrement, ne serait-ce que pour quelques heures. Et il était sûr que ce premier vrai rendez-vous ne serait que le début d’une longue liste.

ooOOoo

Présent

Syrielle referma la porte comme si de rien n’était. Elle ne savait pas encore ce qu’elle ressentait, et c’est dans un état comateux qu’elle regagna son bureau, à l’autre bout du couloir. Elle déposa sur son bureau de verre le nouveau contrat qui venait d’être accepté par leur entreprise et dont elle devait s’occuper en collaboration avec Alann et prit ensuite place dans son fauteuil. Elle alluma son ordinateur et fixa l’écran sans le voir. Ils ne l’avaient pas vue, c’était déjà ça. Mais elle, elle avait vu. Et elle ne comprenait pas.

C’était la première fois. La toute première fois. Jamais Alann n’avait affiché une telle expression sur son visage quand il était avec elle. Elle aurait pu se vexer de le voir avec le fils Anderson, car jamais il ne lui avait dit qu’il entretenait une relation avec lui. Mais non. Ce qui l’avait marquée, profondément, c’était son visage. Il exprimait du plaisir, mais pas seulement. Elle n’aurait su dire quoi, mais c’était quelque chose de fort, de différent. Elle se mordit les lèvres. Puis sourit.

Elle créa un nouveau dossier sur son ordinateur et commença à travailler. Elle savait quelles étaient les envies de leurs nouveaux clients, elle pouvait donc prendre de l’avance. Elle commença par choisir la dépourvu lorsque viendra le temps de passer les commandes. Elle dut mettre tout cela de côté lorsque l’on frappa à sa porte. Quand son visiteur entra dans la pièce, en prenant bien soin de refermer derrière lui, Syrielle s’enfonça dans son fauteuil et lui demanda, sans fioriture :

« Qu’est-ce que tu veux Colin ? »

Le maçon dont s’était rapprochée Syrielle ces derniers temps prit une mine coupable et s’avança vers le bureau. Toujours debout, il dit, en la regardant droit dans les yeux :

« Je suis venu pour m’excuser… De ce que je t’ai dit l’autre soir.

- Que je n’étais qu’une sale putain qui se tapait tous les mecs qu’elle voyait passer ? »

Colin ne répondit, il n’y avait pas à le faire. Syrielle soupira, pensant faire évacuer la colère. Colin fit le tour du bureau et vint s’accroupir devant elle.

« Je suis vraiment  désolé. Je ne pensais pas ce que je t’ai dit. J’étais en colère. Je… suis un imbécile.

- Ça, tu peux le dire. »

Trois jours plus tôt, alors qu’ils dinaient au restaurant, Colin avait demandé à Syrielle si elle voulait bien s’installer avec lui. Avec cette demande, Colin lui demandait aussi de renoncer au train de vie qu’elle menait, à toutes ces aventures auxquelles elle se consacrait… Il voulait lui donner une vie stable. Quoi de mal à ça ? Sauf que Syrielle n’en avait pas voulu. Et cela n’avait pas plu à Colin, qui, sans élever la voix, l’avait insultée, et était parti du restaurant. Depuis, ils ne s’étaient pas revus.

« Je sais que j’ai vraiment été con, mais je regrette tout ce que je t’ai dit… Et si tu voulais bien me laisser une chance, je… Je me rattraperai, je te le promets. »

À le voir si désolé, Syrielle en eut un pincement au cœur. Elle avait l’impression de céder trop facilement, mais une part d’elle-même lui disait que dans l’histoire, elle n’avait pas été très juste non plus.  Ce n’était pas la prenière fois qu’elle y songeait, mais, après tout, il était peut-être temps qu’elle se fixe quelque part, avec quelqu’un…

« D’accord. Je veux bien réessayer. »

Colin leva les yeux vers elle, des yeux pleins de joie… et d’espérance. Ce qui rebuta Syrielle :

« Mais… je ne peux rien te promettre. Je ferai des efforts, mais pour le moment il n’est pas question d’emménager ensemble. Tu peux accepter ça ?

- Si tu y réfléchis, si tu y penses sérieusement, ce sera déjà un bon début. »

Syrielle voyait bien que son amant n’était pas tout à fait convaincu, mais le baiser qu’il lui donna ensuite lui fit comprendre que pour l’instant, il se contenterait de cela. Pour l’instant.

ooOOoo

Vingt-deux heures quarante. Et il n’était pas là où il devait être. Cela, à coup sûr, allait lui coûter cher. Mais il devait tenter le tout pour le tout. Il délaissa le vent glacial pour entrer dans un bar qu’il ne connaissait que trop bien pour en avoir été un client fidèle. Les gens y entraient et en sortaient en masse, dans un va-et-vient incessant, et le bar ne désemplissait pas. La tête enfoncée dans les épaules, le regard fuyant, espérant que personne ne le reconnaisse, il avança vers le barman qui, avec des gestes habiles et rapides, servaient les clients amassés face à lui. Il prit la place que venait de quitter un client, et attendit que le barman vienne vers lui pour lui demander, de sa voix qui parvenait difficilement à s’élever du brouhaha :

« Serait-il possible de parler à Lyle ? »

Le barman acquiesça et appela une serveuse qui passait devant le bar avec son plateau afin qu’elle conduise leur client vers leur patron. La serveuse – blonde un peu trop pulpeuse pour que cela soit tout à fait naturel – entraîna le jeune homme dans un couloir peu fréquenté, et alla toquer à une porte en bois, vierge de toute indication. Alors qu’elle attendait que son patron lui réponde, elle eut tout le loisir d’observer le visiteur qui, bien qu’ayant une piètre apparence, n’en restait pas moins séduisant. Il ne devait pas avoir vingt-cinq ans, devait bien faire un mètre soixante-dix, et quelques kilos de plus ne lui aurait pas fait de mal. Mais emmitouflé dans son manteau, avec ses cheveux noirs mi-longs emmêlés et ses yeux marron rougis ajoutés à un teint pâle, il paraissait fatigué, voire malade. La serveuse, soudain mal à l’aise, refrappa à la porte. On entendit quelqu’un grommeler dans la pièce, puis un pas rapide, avant que la porte ne s’ouvre sur un homme noir, gigantesque, qui, une cigarette à la bouche, dit avec virulence à son employée :

« Tu ne sais vraiment pas ce que ça veut dire que « Ne venez pas me déranger, j’ai du boulot » ? »

La serveuse le regarda puis désigna le visiteur :

« Vous avez de la visite, Lyle… »

Et elle repartit en haussant les épaules. Son patron aurait pu la réprimander, mais son regard était fixé sur le jeune homme en face de lui, comme s’il avait d’abord eu du mal à le reconnaître. Sans rien dire, il le fit entrer dans son bureau, une simple pièce meublée d’un bureau, et d’étagères sur lesquelles reposaient de nombreux dossiers, le tout dans un ordre impeccable. Lyle fit signe au jeune homme de s’asseoir et lui dit, tout en prenant appui sur son bureau :

« Tu sais ce qu’il va m’arriver si jamais on te voit ici ? Et ce qu’il va t’arriver, à toi ?

- Je ne reste pas. Je cherche Diran. »

Lyle haussa un sourcil :

« Pourquoi ? Je croyais que c’é…

- Je cherche Diran, » répéta le visiteur avec un peu plus de fermeté.

Lyle secoua la tête :

« Il n’est pas venu ici depuis des mois.

- Tu ne sais pas où je pourrai le trouver ?

- Non. Je n’ai vraiment aucune nouvelle.

- Tu n’as aucune nouvelle ou tu ne veux tout simplement rien me dire ?»

Lyle se redressa :

« Tu vois… personne ne savait ce que tu étais devenu. Et puis un jour, tu es revenu, tu as débarqué avec le pire de tous les connards qui puissent exister. Tu as failli mettre Diran dans la merde, tu as failli me mettre dans la merde… Alors même si j’avais des nouvelles de lui, je suis pas sûr que je te dirais quoique ce soit… »

L’autre jeune homme se leva, manqua de trébucher, et dit, avant de partir :

« S’il te plaît, si tu le vois, dis-lui que je le cherche. »

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Plus d'un mois sans chapitre, là, j'ai fait fort... J'espère que vous m'excuserez (enfin, si une âme charitable et courageuse passe encore par ici...), mais les temps sont durs (et pas que pour moi, je le conçois bien^^).

Je ne pense pas pouvoir poster de nouveau chapitre avant fin décembre (pour les fêtes !^^), mais j'espère néanmoins avoir un avis sur ce chapitre pour savoir si cela vaut la peine que je continue à poster cette histoire ici.

Bon courage à ceux qui passent des examens.

Merci et bisous à tous !

Par Naishou
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Dimanche 13 septembre 2009


Lorsque son réveil émit pour la troisième fois les rituels bips stridents censés le pousser à se lever, Alann eut la désagréable sensation que la journée qui commençait n’allait pas être des meilleures. Voilà près de trois semaines qu’il se rendait tous les jours sur le chantier de la maison des Anderson, se levant dès l’aube pour ne revenir dormir qu’en fin de journée, au moment où les équipes se relayaient, restant tout de même assez longtemps pour s’assurer que les directives étaient bien transmises. Mais faire le trajet tous les jours l’épuisait, et il s’en rendait d’autant plus compte aujourd’hui qu’il avait du mal à tenir debout.

Le pas mal assuré, il se dirigea vers sa cuisine où il mit la cafetière en route, puis prit la direction de sa salle de bains pour se regarder dans le miroir. Il avait de belles cernes sous les yeux, ses cheveux auraient mérité un rendez-vous chez le coiffeur, et sa barbe naissante commençait à le démanger. Il balaya tout cela d’un mouvement ample de la main. Cela pouvait bien attendre ! Au moins, Syrielle pourrait s’en donner à cœur joie pour critiquer son style… Si tant est que l’on puisse parler de style…

Alors que sa cafetière le prévenait à l’aide de petits bips que son café était prêt, Alann s’approcha du calendrier suspendu sur la porte de son frigo à l’aide d’aimants argentés. L’information eut du mal à trouver son chemin, mais lorsqu’elle parvint à son but, Alann en oublia son café et fonça dans la salle de bains prendre une douche, en semant son pantalon et son boxer au hasard sur son chemin. L’eau volontairement froide eut l’effet escompté et réveilla parfaitement le jeune architecte. Il sortit de la douche, et, une serviette autour de la taille, il retourna dans sa chambre pour prendre un jean et une chemise blanche, le tout un peu passe-partout, qu’il enfila avec difficulté, trop pressé. Ce qui ne l’arrangea en rien lorsqu’il s’aperçut que sa besace n’était pas à sa place habituelle sur son bureau. Pris de panique, il courut jusqu’au salon. Là, tranquillement assise en train de boire une tasse de café, Syrielle lui fit un grand sourire.

« Tu cherches ça ? » fit-elle en désignant du menton la besace rapiécée posée sur le canapé à côté d’elle.

Alann soupira de soulagement et la remercia d’une bise sur la joue, peu surpris de la trouver là puisqu’elle possédait un double des clés. Alors qu’il enfilait ses chaussures, Syrielle lui prépara une tasse de café tout en lui disant, assez fort pour qu’il l’entende :

« J’étais sûre que tu aurais oublié le rendez-vous avec Anderson… Alors j’ai pris les devants. Ma voiture est garée devant l’entrée. On pourra être au bureau en dix minutes si tu te dépêches ! »

Alann surgit derrière elle pour attraper sa tasse de café, et sans rien dire, il la but d’une traite tout en tapant du pied comme si cela pouvait faire accélérer les choses. Une fois fin prêts, ils descendirent jusqu’à la voiture de Syrielle qui prit place au volant. Ce n’est qu’une fois sur le trajet qu’Alann lui dit enfin, avec beaucoup de tendresse :

« Merci. »

Syrielle pencha la tête à son intention et dit, amusée :

« Que ferais-tu sans moi, je me le demande ! »

Alann sourit. Moins de dix minutes plus tard, ils étaient enfin garés dans le parking réservé au personnel de l’entreprise Mconstructions et montaient dans leurs bureaux par l’ascenseur. Ils prirent ensuite la direction de la salle de réunion et s’installèrent l’un à côté de l’autre à l’une des tables formant un grand U. Ils étaient pile à l’heure et leur directeur ne tarda pas à faire son entrée, accompagné d’Anderson père et fils. Alann se crispa en voyant ce dernier suivre son père. Il n’avait jamais été question de sa présence parmi eux. Depuis l’incident qui avait eu lieu sur le chantier, les deux hommes ne s’étaient plus parlé, et c’était un simple ouvrier qui avait à chaque fois fait la visite à Diran pour lui montrer l’avancée des travaux au jour le jour. Eh bien que deux semaines eurent passé depuis, Alann ressentait toujours de la colère envers cet homme qui se croyait tout permis. Syrielle, à qui il n’avait rien dit, le fixa intensément, comprenant que quelque chose n’allait pas. Pour se calmer et faire bonne figure, Alann respira lentement, comme on le lui avait appris quelques années plus tôt. Il serra tout d’abord la main du père, qui lui dit :

« J’espère que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que mon fils soit présent… Mais il je pensais qu’il était indispensable à cette réunion, étant donné qu’il est allé tous les jours sur le chantier à ma place. »

Alann lui fit son plus beau sourire et répondit, par pure politesse :

« Je comprends tout à fait, Monsieur Anderson. »

Diran s’avança à son tour pour lui serrer la main, et c’est avec une certaine forme de dégoût qu’Alann lui tendit la sienne. Contrairement à ce qu’il s’était attendu, leur poignée de mains ne dura que ce qu’il fallut, et il n’y eut aucune chaleur, aucune sensualité dans la voix de Diran lorsqu’il lui dit bonjour. Alann fronça les sourcils. Il aurait dû s’en réjouir, mais cette attitude était si différente de ce qu’il avait connu qu’il ne put qu’en être étonné. Une fois les salutations faites, tous s’installèrent dans la salle de réunion que le directeur ferma pour ne pas attirer d’oreilles indiscrètes. Ils commencèrent immédiatement le briefing, mené en majeur partie par Alann qui exposa l’avancée des travaux, à l’aide de plans et de rapports.

« Il vous reste un peu plus d’un mois avant l’échéance, dit Anderson. Êtes-vous sûr de pouvoir finir ce chantier dans les dates convenues ? »

Alann regarda le requin de la finance droit dans les yeux, cherchant ainsi à lui montrer que de telles petites attaques ne suffiraient pas à le démonter. Il allait lui répondre lorsque Diran prit la parole :

« Père, pour avoir vu le travail fourni par les équipes de Monsieur Menson,  je peux vous assurer que tout sera fini dans les temps. Ils font vraiment un travail extraordinaire, et vous avez bien fait de leur confier ces travaux. Monsieur Menson excelle dans son domaine et nous pouvons lui faire entièrement confiance, à lui et à ses collègues. »

Un tel discours était presque trop élogieux pour être honnête, surtout lorsqu’il sortait de la bouche d’un tel homme. Néanmoins, Alann en resta bouche bée. Si une autre personne que Diran avait dit cela, il l’aurait probablement remercié chaleureusement. Mais il s’agissait de Diran, et bien qu’un tel comportement soit étonnant de sa part, Alann le remercia d’un simple signe de tête. Leur réunion se poursuivit et prit fin une demi-heure plus tard, sans aucun accroc. Le directeur, prétextant un rendez-vous important, fut le premier à partir, laissant le soin à Syrielle et à Alann de raccompagner leurs clients. La jeune femme devança le petit groupe en compagnie d’Anderson avec qui elle discutait de la décoration choisie par sa femme, laissant Alann et Diran seuls, légèrement en arrière. Suite à l’intervention de Diran, Alann, bien que réservé, se sentit plus… docile, ouvert envers l’autre jeune homme. Ils ne dirent pas un mot, mais arrivés dans le hall, tous s’arrêtèrent.

« Nous nous revoyons donc à la fin des travaux, Monsieur Menson, » dit Monsieur Anderson.

Alann acquiesça, et ils échangèrent une poignée de mains. Alors que Syrielle disait au revoir à leur client, Diran serra la main d’Alann et lui dit, après s’être assuré qu’on ne leur prêtait aucune attention :

« Quant à nous, Monsieur Menson, nous nous reverrons très bientôt…»

Alann se crispa sous la poigne devenue caresse de Diran. Finalement, il ne s’était pas trompé sur son compte, et c’est avec grande difficulté qu’il se retint de lui abîmer sa belle gueule d’ange… Une fois les Anderson partis, Syrielle demanda à son collègue :

« Bon, et si tu me disais exactement ce qu’il se passe, hein ? »

ooOOoo

Syrielle haussa les sourcils. Et ce fut tout. Alann venait de lui raconter comment il en était venu à encore plus haïr Diran, et c’était à peine si elle réagissait. Elle croisa les jambes et soupira. Elle se mit à jouer avec l’un des stylos billes de son collègue, songeuse. Assis derrière son bureau de misère, Alann la regardait en espérant qu’elle allait parler, mais elle n’en fit rien et ce fut à lui de dire :

« Tu vois maintenant pourquoi je ne peux plus le supporter ? »

Syrielle fit claquer sa langue dans un pseudo signe d’acquiescement, puis elle dit :

« Dans un sens, on aurait pu facilement le deviner rien qu’à la façon dont il te regarde. Mais je ne comprends pas pourquoi tu as réagi comme ça. D’habitude, tu ne résistes pas à un homme de… cet acabit. Je veux dire, outre son caractère et son attitude de playboy, il est très séduisant et il ne te cache pas son attirance pour toi.

- Il s’amuse, Syrielle.

- Et alors ? Tu ne t’amuses pas avec des partenaires occasionnels toi ? Et ce n’est pas ce que je fais aussi ? Du moment que cela reste un jeu, et que tout le monde en est conscient et l’accepte pleinement, je ne vois pas où est le problème !

- Il n’est pas comme nous… »

Syrielle décroisa les jambes et se pencha par-dessus le bureau pour lui dire :

« Tu aimerais le croire, hein ? »

Elle se mit à rire puis sous le regard médusé d’Alann, elle lui dit :

« Moi, je vais voir mon petit maçon. Sa masse de muscles me manque tout d’un coup… Toi, tu devrais réfléchir un peu, ça ne te ferait pas de mal ! »

Elle se leva de son fauteuil et ouvrit la porte du bureau :

« Tu sais… Je ne l’aime pas. Mais peut-être que je me trompe. »

Elle regarda Alann droit dans les yeux :

« Quoique tu choisisses, fais bien attention. Ce type me donne l’impression de cacher beaucoup de choses. Et je ne veux pas qu’on te fasse du mal… »

ooOOoo

Diran grimpa les trois marches le séparant de la porte d’un air guilleret. Il avait établi un plan, du moins une sorte de plan, simple, et plutôt direct. Et il s’apprêtait à le mettre en marche. Il posa la main sur la poignée et jeta un dernier regard autour de lui. Personne. Tout le monde était trop absorbé par le travail pour s’occuper de lui. Il remit derrière son oreille droite une mèche de cheveux rebelle et entra sans frapper. Alann leva la tête de ses plans et sursauta en apercevant Diran. D’une part parce qu’il ne s’attendait pas à le voir, et d’autre part, parce que sa tenue était tout à fait différente de ce qu’il avait l’habitude de mettre. Il portait un jean déchiré dont Alann aurait pu être jaloux, un tee-shirt blanc aux manches longues froissé sous un gilet en laine gris foncé et ses chaussures étaient loin d’être brillantes… Aux yeux d’Alann, cela ne l’enlaidissait aucunement.

Diran lui sourit, fier de son petit effet, et vint s’asseoir à côté de lui sans prendre en compte l’air outré d’Alann.

« Bonjour, dit-il.

- Que faites-vous là ?

- Toujours aussi direct à ce que je vois ! Mais ça me plaît. »

Alann le fusilla du regard. Il se demandait ce qu’il fichait là et se jurait de dire ses quatre vérités à l’ouvrier qui était censé se charger de la visite du jeune Anderson et qui l’avait laissé seul, libre de ses mouvements. Diran se pencha vers lui et dit :

« Je viens finir ce que j’ai commencé la dernière fois.

- Vous voulez à nouveau goûter à mon poing ? demanda Alann avec un grand sourire crispé.

- Je suis prêt à prendre le risque quand je vois quelle est la récompense. »

Alann secoua la tête. Comment se débarrasser de cet homme ? De son regard vert pénétrant ? De sa voix si sensuelle ? Les paroles de Syrielle lui revinrent à l’esprit, venant semer le trouble. Bien sûr, il n’était pas dupe, il savait qu’il était attiré par Diran. Par son attitude de méchant garçon, par son physique, par son côté… prédateur. Il en était fasciné… et cela l’énervait. D’autant plus que le visage de Diran se rapprochait dangereusement du sien et qu’il n’arrivait pas à reculer, semblable à un aimant. Et sans qu’il s’en rende compte, leurs lèvres se frôlèrent, puis se touchèrent, pour former un baiser tendre, puis passionné. Lorsqu’ils s’éloignèrent l’un de l’autre, Diran affichait le sourire du conquérant.

« J’en étais sûr… »

Alann, peu à peu, comprenait ce qu’il s’était passé. Et il savait que c’était trop tard désormais. Le prédateur avait tendu son piège, et lui avait foncé droit dedans. Ce n’était pas pour autant une raison de rester la proie. Il agrippa le visage de Diran et l’embrassa fougueusement, oubliant toutes ses retenues, tous ses a priori, pour ne laisser parler que son désir. Diran s’était bien amusé avec lui, mais cette fois, ce serait Alann qui mènerait la danse…

ooOOoo

Alann se leva et enfila ses vêtements qui jonchaient le sol du préfabriqué. Tout en fermant son pantalon, il jeta un coup d’œil par la fenêtre, espérant que personne n’avait rien vu ou entendu. Il chercha son pull qu’il trouva sous la table sur laquelle reposaient toujours les plans qu’il étudiait avant que Diran n’entre. Ce dernier était allongé sur le canapé, juste couvert du drap qui servait habituellement à protéger le cadeau fait par Syrielle. Il regardait Alann s’habiller mais ne semblait pas vouloir en faire autant. De plus, il avait trop mal pour chercher à se lever. Ses yeux verts scrutèrent la silhouette de son amant du moment, descendant le long de son dos… Cet homme dont l’attitude lui avait fait penser à un petit agneau fragile et facilement manipulable était en réalité un loup affamé, rusé… Et plein de ressources. Tout pour lui plaire, en somme. Il croisa les mains et s’en servit d’appui pour son crâne. Un sourire naquit sur ses lèvres et ses yeux verts brillèrent de plus belle. Un sourire qu’Alann ne vit pas. Celui-ci finit de s’habiller et dit :

« J’espère que ça t’a suffit.

- Pour cette fois, oui.

- Il n’y aura pas de prochaine fois. Je ne m’engage jamais. Avec personne. »

Alann se retourna vers Diran qui frissonna. De plaisir. Il se redressa, et plia difficilement les genoux sur lesquels il posa les coudes.

« Qui a parlé d’engagement ? Ce n’est pas parce qu’on a couché ensemble qu’on doit former un couple… Mais une ou deux parties de jambes en l’air comme ça, en passant, c’est plutôt… agréable, non ? »

Alann rangea ses papiers puis le regarda une dernière fois :

« Je dois apporter ces plans au chef de chantier. Quand je reviendrai, tu ne seras plus là.

- C’est un ordre ? »

Alann se retourna avant de sortir et lui sourit. Pour la première fois. Et Diran n’était pas sûr qu’il s’agisse d’un sourire bienveillant. Pourtant, il le lui rendit. Alann ouvrit la porte et la claqua une fois dehors. Il descendit les marches, puis s’arrêta. Il passa la langue sur ses lèvres. Elles avaient le goût de celles de Diran…

ooOOoo

Alann attendait que la limousine vienne le chercher, devant l’entrée de son immeuble. Sur les ordres de Syrielle, il portait un costume trois pièces noir, et était même passé chez le coiffeur pour couper ses mèches rebelles. Cette soirée était trop importante pour qu’il s’y rende habillé de son jean troué fétiche. Il sortit les mains de ses poches en voyant la limousine arriver. Elle se gara juste devant lui, mais personne ne vint lui ouvrir la porte. Il grimpa dans le véhicule et salua son directeur et père qui ne daigna pas lui répondre. Assis en face de lui, Alann se mit à sourire. Menson père, vêtu de ses plus beaux atours, fumait une cigarette dont une partie de la fumée s’échappait par la fenêtre à peine ouverte. Son visage était dur, comme toujours, et exprimait le mécontentement.

« Alors, monsieur Menson… dit Alann. J’espère que vous n’êtes pas trop déçu d’avoir perdu notre pari ? »

Son père le regarda en coin et tira de nouveau sur sa cigarette.

« Ton nouveau bureau sera prêt dans une semaine.

- Celui qui possède cette magnifique baie vitrée, n’est-ce pas ? Oh, et j’ose espérer que vous avez bien commandé les meubles que je souhaitais ? »

Son père écrasa sa cigarette et le fusilla du regard :

« Tu as terminé les travaux dans les temps, tu as fait tout ce que les Anderson avaient exigé et tes ouvriers ont fait du bon travail. Mais ne joue pas au malin avec moi, Alann. N’oublie pas à qui tu fais face. C’est grâce à moi si tu as cette vie aujourd’hui.

- Je ne l’oublie pas, dit Alann entre ses dents. Mais cette réussite, je ne vous la dois pas. »

Alann détourna ensuite le regard, mais sentait celui de son père peser sur lui. Il savait ce qu’il lui devait, ce n’était pas la peine de le lui rappeler. Cela faisait des années qu’il vivait avec ça, mais aussi avec toute cette haine envers son père. Une haine qu’on lui avait appris à canaliser. Difficilement. Mais il avait fait une promesse à une personne qui lui était chère, et pour cela, il avait dû changer. Guérir. Mais parfois, comme en cet instant, ses pulsions tentaient de reprendre le dessus. Ses poings se serrèrent, laissant des marques rouges dans les paumes de sa main.

Lorsqu’ils arrivèrent à destination, son père fut le premier à sortir du véhicule, faisant face à la bâtisse des Anderson. Ces derniers fêtaient l’anniversaire de la maîtresse de maison, en même temps que la fin des travaux, et bien entendu, Menson père et fils avaient été invités à la fête. Syrielle, elle, avait rendez-vous avec son maçon du moment. Alann emboîta le pas à son père et entra à l’intérieur où de la musique classique résonnait dans toutes les pièces. La salle de réception était déjà pleine, et les Menson se séparèrent au milieu de la foule.

Alann s’empara d’une coupe de champagne au passage d’un serveur et pris le chemin de la nouvelle aile, celle-là même dont il avait dessiné les plans. Le silence régnait de ce côté-ci, et Alann se dit qu’il ne devait pas oublier de féliciter les ouvriers s’étant occupés de l’isolation. Il se dirigea vers le petit salon tout neuf, dans les tons pastel, très chaleureux, comme le souhaitait Madame Anderson qui avait déjà rempli toutes les étagères à l’aide de livres de tailles et de couleurs diverses. Alann admira le travail de Syrielle en matière de décoration et alla s’asseoir dans un fauteuil installé près d’une petite console sur laquelle il posa sa coupe. Mais à peine l’eut-il posée qu’elle se fit enlever par une autre main, dans le dos d’Alann qui essaya de cacher toute surprise en reconnaissant Diran.

« Merci, » dit ce dernier en buvant ce qu’il restait de champagne.

Les yeux verts de Diran qui revenaient trop souvent hanter Alann, le transpercèrent. Eux qui lui apparaissaient parfois moqueurs, brillants… parfois sombres, et d’autres fois, bien plus souvent, pleins de désir… Un sourire accompagna ce regard avant que Diran ne décide de s’asseoir à côté de lui, sur le bras du fauteuil.

« On préfère le calme à ce que je vois ? dit Diran.

- Est-ce que tu me suis ?

- J’étais juste curieux de savoir où est-ce que tu allais…

- Satisfait ?

- D’avoir assouvi ma curiosité ? Oui. Pour le reste, j’attends de voir… »

Alann lui reprit la coupe des mains et tenta d’échapper à son regard.

« Je t’avais dit que ça ne se reproduirait pas.

- Peut-être. Mais comme la dernière fois, je suis sûr que tu n’es pas indifférent. »

Alann soupira à ce souvenir. Cela s’était passé un mois auparavant, un mois pendant lequel il s’étaient vus, et parlés, mais sans aller plus loin. Était-ce parce qu’ils n’avaient jamais été seuls depuis ? Probablement. Néanmoins, Alann ne pouvait se leurrer. Le désir était présent. Ce qu’ils avaient partagé lui revenait sans cesse à l’esprit, comme s’il en voulait encore et encore. Et la main de Diran, qui se posa sur son visage, ne démentait pas cette envie. Sa main se fit caresse, puis son visage se rapprocha de celui d’Alann qui l’attrapa brusquement pour l’embrasser, l’obligeant à se pencher vers lui.

Alann comprit enfin. Non, il ne voulait pas fonder un couple. Mais il n’était pas contre le fait de l’avoir pour amant, même s’il le trouvait irascible, arrogant... trop séduisant. Il s’agirait d’un amant occasionnel, comme Syrielle. Le voir quand il en avait envie, mais ne pas l’avoir constamment sur le dos. Non, ça il ne le supporterait pas. Il ne voulait pas se retrouver en cage. Pas de nouveau.

Diran posa sa main sur le torse d’Alann pour s’écarter de lui lorsqu’il sentit que ce dernier devenait trop violent, trop… affamé. Il le regarda droit dans les yeux et fronça les sourcils. Cela avait été furtif, mais pendant un court instant, il eut l’impression que le regard d’Alann avait changé. Et ce qu’il y avait vu lui avait fait peur…
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Eh voilàààààààà !
Un nouveau chapitre pour une histoire qui a connu une très longue pause. Mais la motivation est revenue, je l'espère pour longtemps, mais avec les cours qui reprennent, je risque de ne pas pouvoir poster comme je le voudrais.
J'espère néanmoins que vous aurez apprécié ce chapitre et surtout que vous aurez été au rendez-vous^^
Gros bisous à tous et toutes et à bientôt !

Par Naishou
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Dimanche 12 avril 2009

 

Le préfabriqué qui allait lui servir de bureau avait été monté plus rapidement que jamais. Alann en était content, car cela lui prouvait que ses hommes avaient compris que rêvasser n’était plus à l’ordre du jour. Rassemblés autour des plans étalés sur son bureau, Alann et ses chefs d’équipes mettaient au point le déroulement de la journée. D’une vois ferme, l’architecte donnait ses ordres, et tous l’écoutaient attentivement. Ils avaient tous à y gagner dans cette affaire, mais il était primordial - vital - que les conditions des Anderson soient respectées. Alors que les ouvriers retournaient au chantier, un homme d’une vingtaine d’années, coiffé d’un casque de sécurité et habillé de vêtements déjà pleins de poussière, pénétra dans le préfabriqué.

« Monsieur, y’ a deux hommes qui viennent d’arriver. Ils demandent à vous voir. »

Alann, les deux mains posées sur le bureau, se mit à sourire. Comme prévu, Diran Anderson avait fait le déplacement. Mais cela n’avait rien d’étonnant, si, comme il l’avait dit à Alann, son héritage était en jeu… Néanmoins, Alann mourait d’envie de voir si cet homme « du monde » allait s’en sortir sur un chantier, au milieu des gravats, des pelleteuses, du bruit infernal… Il le voyait déjà s’avancer dans son costume de marque, abîmant ses chaussures en cuir, manquant de chuter à chaque pas… Oui, cela avait quelque chose de très plaisant. Surtout si cela amenait Diran à ne plus remettre les pieds sur ce qui était, pour un temps, le terrain d’Alann. Ce dernier remercia l’ouvrier-messager et sortit de son préfabriqué.

Il alla chercher trois casques de sécurité dont un qu’il mit sur sa tête, et se dirigea vers les abords du chantier. Son jean, un peu trop long et déchiré au genou gauche, entraînait des gravats sur son passage. Oui, comme l’aurait dit Syrielle, il avait une allure misérable. Mais comme toujours, il s’en moquait éperdument. Il s’éloigna du gros des travaux, passa les barrières de sécurité, et chercha la voiture de Diran du regard. Une grosse BMW noire était garée à l’écart. Alann haussa les sourcils en apercevant Diran et Denis. Le jeune Anderson était assis sur le capot de la voiture alors que Denis se tenait debout devant lui. Les lunettes de soleil sur le nez, Diran profitait du soleil qui avait fait une apparition miraculeuse en ce début de matinée. Alann serra les dents. Contre toute attente, Diran portait un pantalon déchiré, usé, et un pull qui n’avait pas connu meilleur traitement. De même, il avait troqué ses chaussures en cuir contre de vieilles Adidas délavées, le genre de chaussures qu’Alann n’aurait jamais imaginées aux pieds de ce dandy. Ravalant sa déception et une once de colère, Alann s’approcha des deux hommes. Une chose au moins n’avait pas changé : Denis, dans son costume noir, était toujours aussi imposant.

« Bonjour messieurs, salua l’architecte. Je m’excuse de vous avoir fait attendre. »

Diran, en un saut gracieux dont Alann était incapable, atterrit sur le sol pour venir serrer la main d’Alann qui y mit plus de force que de nécessaire.

« C’est nous qui sommes un peu en avance, dit Diran sans ciller. Mais j’ai un rendez-vous important dans deux heures que je ne pouvais ni manquer ni déplacer. »

Alann - qui s’en moquait éperdument – rassura Diran, par pure politesse, et entreprit de lui faire un rapide briefing de ce qui avait été fait avant son arrivée et de ce qui allait être fait par la suite. Sans jamais l’interrompre, Diran écouta tout ce qui lui était dit. Mains dans les poches, il ne quittait pas son interlocuteur du regard, ce qui avait le don de rendre Alann mal à l’aise, lui qui avait pourtant l’habitude de s’adresser à un auditoire, à des gens beaucoup plus exigeants, à ses supérieurs,… Malheureusement, face à ce regard vert, il en était presque à bafouiller. Mais en véritable professionnel, il soutint son regard et finit de parler devant le sourire en coin de Diran.

« J’ai encore du temps devant moi… dit Diran. Ne pourrait-on pas faire un tour sur le chantier ? »

Alann ne sut pas quoi répondre. Oui ? Non ? Ce dernier était le plus tentant. Anderson avait-il demandé à son fils de jouer à l’espion ? Où Diran voulait-il seulement gêner Alann par pur plaisir ? Ce dernier, sachant qu’il ne pouvait pas vraiment le lui refuser, l’invita à passer les barrières de sécurité. Après un signe envers Denis lui indiquant de rester près de la voiture, Diran emboîta le pas à Alann qui n’aimait décidemment pas le sentir derrière lui. Il l’emmena en silence près du gros des travaux, là où le mur avait été abattu. Avec un sifflement d’admiration, Diran regardait les ouvriers s’activer devant eux, dans ce qui semblait être un ordre chaotique, mais qui ne l’était pas pour quelqu’un du métier. Ils ne purent pas rester longtemps en place : le bruit des machines était assourdissant. Ne sachant pas quoi faire de son client, Alann l’invita à boire un café dans le préfabriqué. Si le bruit et les travaux ne l’avaient pas encore fait fuir, peut-être que le goût du café y réussirait…

Entrés dans le préfabriqué, Alann servit deux tasses de café fumantes, et les deux hommes s’installèrent devant la table où reposaient encore les plans des travaux dessinés par Alann. Diran les tira à lui, et bien que l’architecte fût certain que le jeune homme n’y comprenait rien, il les regarda avec une attention particulière. Il porta la tasse à ses lèvres, et si le goût lui déplut, il n’en montra rien et but tout son café sans rien dire.

« Vous pensez vraiment arriver à finir les travaux dans les temps ? »

Sa question surprit Alann :

« Nous nous y employons. Vous en doutez ?

- Je ne suis pas expert en la matière, mais je reste sensé. Construire un bâtiment ne se fait pas en claquant des doigts. C’est un véritable défi dans lequel vous vous êtes engagé, Monsieur Menson.

- J’ai signé ce contrat, et je le mènerai à son terme. Dans les temps. J’ai d’excellents ouvriers qui travaillent pour moi. Et j’adore les défis. »

Alann sourit de toutes ses dents. Mais son sourire se crispa lorsque Diran lui répondit :

« Vous ne savez pas à quel point j’en suis ravi. »

Alann fronça les sourcils face à cette parole énigmatique alors que Diran se levait pour prendre congé. L’architecte se leva à son tour pour le raccompagner à sa voiture. Il espérait que le fils de son client ne reviendrait pas avant un bout de temps, mais tous ses espoirs s’envolèrent lorsque, avant d’entrer dans le véhicule, Diran lui dit, après un clin d’œil :

« Je vous dis donc à demain, Monsieur Menson. »

Il détestait définitivement cet homme.

ooOOoo

Diran revint donc le lendemain. Et le jour d’après. Il ne restait pas plus de quelques heures, mais ces heures-là étaient les pires de la journée pour Alann. Lui qui aimait être seul, qui détestait avoir quelqu’un sur son dos quand il travaillait, se trouvait obligé de supporter la présence du jeune Anderson. Mais peut-être exagérait-il un peu. Après tout, Diran ne faisait que le suivre et les quelques questions qu’il lui posait étaient toujours en rapport avec le travail. Et Alann devait s’avouer que, de temps en temps, il prenait plaisir à assouvir la curiosité de Diran. Puis il se rembrunissait aussitôt lorsqu’il le voyait sourire face aux réponses qu’il donnait. Il avait l’impression d’être entré dans un jeu qui n’était pas du tout à son goût…

Alors qu’il discutait avec l’un des maîtres de chantier, Alann vit la voiture de Diran arriver. Il échangea quelques mots avec son collègue, puis il franchit les barrières de sécurité pour se poster près de la place désormais attribuée à la BMW noire. Sans attendre que la voiture ne soit complètement arrêtée, Diran sortit du véhicule et claqua la porte derrière lui, l’air pressé. Il s’approcha de l’architecte pour lui serrer la main, un léger sourire fendant son visage. Alann allait l’entraîner sur le chantier quand une Mini Cooper S grise et noire roula dans leur direction, suivie de près par un Master blanc. Alann reconnut le premier véhicule sans difficulté : si Syrielle aimait les voitures puissantes, elle nourrissait aussi une passion dévorante pour les Mini Cooper… En revanche, il regarda le Master en fronçant les sourcils. Qu’avait-elle bien pu inventer ?

Diran se plaça à sa droite alors que Syrielle sortait ses longues jambes dorées du véhicule. Elle en claqua la porte avec un immense sourire et retira ses lunettes de soleil pour s’approcher d’Alann. Elle jeta un rapide regard à Diran, puis, avec toute la sensualité dont elle était capable, elle lui serra la main pour le saluer. Elle se tourna ensuite vers Alann et posa ses mains autour sur son col avant de déposer deux baisers sur ses joues, tendrement. Un bref coup d’œil à Diran permit à Alann de voir que celui-ci souriait. Un petit sourire en coin, démenti par ses froids yeux verts.

« Vous avez fini votre inspection, Monsieur Anderson ? » demanda Syrielle à Diran. Son sourire ne quittait pas ses lèvres, mais Alann, qui connaissait bien sa partenaire, savait que ce n’était qu’une façade. Ses yeux témoignaient d’un grand mépris… voire de la méfiance.

« En réalité, je viens juste d’arriver, Mademoiselle… Mellning. »

Diran avait prononcé ces mots en articulant chaque syllabe, s’attardant surtout sur le nom de famille de Syrielle, comme s’il avait hésité. La jeune femme allait ajouter quelque chose lorsque son collègue lui dit :

« Je te laisse aller au préfabriqué. Je n’en ai pas pour longtemps. »

Ils échangèrent un regard. Les yeux noisettes d’Alann scrutèrent ceux, bleus, de son amie, mais n’y voyant rien d’alarmant, il déposa un baiser sur sa joue et prit la direction du chantier, suivi de près par Diran. Il se retourna néanmoins une dernière fois vers Syrielle et le Master qui s’était garé juste derrière elle. Il tendit un doigt vers les deux hommes qui descendaient du véhicule et demanda :

« Au fait… C’est quoi, ça ? »

Syrielle lui sourit :

« Tu verras quand tu me rejoindras ! »

Craignant le pire, mais pressé de voir Diran partir, Alann fronça les sourcils puis reprit son chemin. Marchant côte à côte, l’architecte pouvait voir à son aise le mécontentement affiché par Diran qui avançait en regardant droit devant lui, les mains dans les poches de son pantalon. Même s’il ne comprenait pas vraiment la raison de cette colère, Alann était plutôt content. Tellement content et tellement absorbé dans sa contemplation, il ne regardait pas où il marchait et trébucha sur un caillou. Il fut rattrapé de justesse par Diran qui se saisit de son bras gauche pour le tirer à lui et ainsi le maintenir debout. Alann leva les yeux pour regarder Diran, et manqua de buter contre ses lèvres. Il s’écarta violemment, retrouvant son équilibre. Face au sourire retrouvé de Diran, lui se sentait rougir.

« Vous allez bien ? » demanda le jeune Anderson.

Alann, prenant enfin conscience de ses bras tendus devant lui comme pour empêcher Diran d’approcher, les baissa et dit :

« Oui… Je… vais bien. Merci. »

- Mais de rien. Vous auriez fait la même chose pour moi. Et c’était un tel bonheur de vous tenir dans mes bras ! »

Alann en resta stoïque. Son visage se ferma, il serra les dents. Cet homme se moquait si ouvertement de lui ! Il se rapprocha, près à le mettre à terre, puis remarquant deux ouvriers qui s’étaient arrêtés pour les regarder, il secoua la tête et dit, avec le plus de venin possible :

« La visite est finie. »

Puis il tourna le dos à Diran et se dirigea tout droit vers le préfabriqué. En ouvrit et referma la porte avec violence, puis il ne fit plus un mouvement en apercevant Syrielle, assise sur un canapé entre train de boire un café. Elle le regarda et haussa un sourcil.

« Quel connard ! laissa échapper Alann.

- Je te le fais pas dire… »

Il vint s’asseoir à ses côtés. Elle souffla sur sa tasse et but une gorgée avant de faire une grimace d’écœurement :

« Comment vous faites pour boire cette horreur ?

- Personne n’en boit…

- Je comprends mieux. »

Elle posa la tasse sur la table devant eux et posa ensuite une main sur la cuisse de son collègue :

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Alann haussa les épaules, ne voulant pas vraiment en parler avec Syrielle.

« Et toi, comment tu te sens ? »

Comprenant qu’Alann faisait référence à l’attitude de Diran envers elle, elle répondit :

« Très bien. Ne t’inquiète pas. »

Alann acquiesça, bien qu’insatisfait. Il aurait dû se douter que Syrielle ne voudrait pas en parler. Comme toujours.

 « Ça n’a pas d’importance. Dis-moi plutôt : pourquoi es-tu si énervé ? »

Alann soupira et fit un geste évasif de la main :

« C’est à cause de lui. Il prend un malin plaisir à me mettre hors de moi ou dans des situations embarrassantes.

- Comme ? »

Alann ne répondit pas. Face à son mutisme, Syrielle soupira :

« J’ai bien vu comment il te regarde. Tu l’intéresses beaucoup.

- Oh arrête ! Ce type ne s’intéresse à personne à part lui…

- Et tu n’y es pas indifférent, » le coupa la jeune femme en plissant les yeux. »

Alann leva les siens au plafond et lâcha :

« S’in te plaît, arrête de dire n’importe qu… »

Syrielle posa son index sur ses lèvres pour le faire taire et plongea ses yeux bleus dans les siens. Elle le chevaucha, et dit avant de l’embrasser :

« J’en serais presque jalouse, tu sais… »

Alann posa ses mains sur ses hanches et dit en coulant un regard vers le canapé marron :

« Je comprends un peu mieux l’utilité d’un canapé ici.

- Le faire debout n’est pas ce que je préfère. Et au moins, je sais que tu ne dors pas par terre ou sur une chaise. Ne t’inquiète pas, je ne l’ai pas acheté neuf. Et ce n’est pas du cuir ! »

Elle l’embrassa à nouveau, puis lui retira son pull pour dévoiler un tee-shirt déchiré au col. Avec un soupir de lassitude, elle reprit ses baisers alors qu’Alann défaisait la ceinture de son jean :

« Il n’y a pas de verrou à l’intérieur. N’importe qui pourrait entrer, n’importe quand. »

Syrielle soupira profondément et posa ses deux mains sur les épaules de son amant :

« Écoute, beaucoup de tes ouvriers aimeraient m’avoir dans leur lit. Si jamais ils me surprenaient avec toi, ce sentiment s’en verrait renforcé ! Alors ne t’inquiète pas, profite… et tais-toi. »

ooOOoo

Les spots multicolores éclairaient la piste et le reste de la salle par intermittence. La musique électro, si forte, donnait l’impression d’être ailleurs, à l’écart de la société. De la bonne société. Telles des marionnettes aux fils invisibles, les clients dansaient, se déhanchaient, désarticulés, beaucoup ayant les yeux fermés, une coupe ou une bouteille jamais pleines à la main. Mais lui, il ne dansait pas. Il posa une main sur la table pour se redresser, et s’enfonça dans le canapé en essuyant son nez du dos de son autre main. Ne prenant pas attention à l’homme qui avait posé une main caressante sur sa cuisse, il ferma les yeux. Plus rien n’exista alors : les voix étouffées, la musique, l’éclairage… Il était dans son monde à lui, son petit cocon de douceur, de chaleur. Il attendait. Ses paupières s’ouvrirent et se refermèrent sur des pupilles dilatées, alors qu’il la sentait venir, accompagnée de ses petits picotements habituels. Sa vague de bonheur. Il passa une langue sur ses lèvres, bientôt rejointe par une autre langue étrangère avec laquelle il se lia avant de sentir deux mains glisser sous ses vêtements. Puis sa vague fut là. Alors plus rien n’eut d’importance.

Un peu plus loin, un peu plus haut, des yeux verts le regardaient. La haine les assombrissait.

ooOOoo

Bien sûr, rien ne l’empêcha de revenir le lendemain. Il paraissait, certes, fatigué, avec ses cernes sous les yeux, mais Diran était là. Il devait vraiment tenir à son héritage. Voilà ce que pensait Alann, tout en marchant à ses côtés. Ils n’avaient pas parlé de ce qui s’était passé la veille. En réalité, ils n’avaient pas parlé, excepté pour aborder le travail. Si cela avait pu paraître dérangeant, Alann en était particulièrement satisfait. Ne plus entendre la voix -sensuelle- de Diran, était pour lui un pur bonheur. Cette fois, il ne lui ferait pas le plaisir de l’amener à sourire… C’est pourquoi, ne voulant pas tenter le Diable, il le laissa alors qu’ils arrivaient à proximité du préfabriqué.

« Je ne vous raccompagne pas. Vous connaissez le chemin, Monsieur Anderson. »

Son ton était dur, cassant. Mais Diran ne cilla pas, campé devant lui, les mains dans les poches, comme à leur habitude. Ne lui laissant pas le temps de répondre, Alann lui tourna le dos et alla se réfugier dans le préfabriqué. Là, une fois la porte fermée, il souffla lentement. Il alla ensuite jusqu’à la table et posa ses mains dessus pour se soutenir. Les paroles de Dirlan, la veille, l’avait décidément plus touché qu’il ne voulait le croire. Pourquoi ? Il n’avait tout de même pas peur de lui ?

Alann sursauta en entendant la porte claquer derrière lui. Il allait se retourner pour dire à l’ouvrier venant le déranger qu’il voulait être seul, mais il resta muet en voyant Diran. Celui-ci ne lui laissa pas le temps de réagir et s’avança d’un pas assuré vers lui. Il posa une main sur sa joue et l’autre derrière sa nuque puis ses lèvres, brulantes, s’emparèrent des siennes. Premièrement, Alann, trop surpris, ne bougea pas, si ce n’est qu’il ferma les yeux. Puis, reprenant contenance, il serra le poing pour l’envoyer à la rencontre de la joue du fils Anderson. Diran atterrit au sol. Tout en regardant Alann, il sourit puis essuya du bout de la langue un filet sang qui perlait à ses lèvres. Il se redressa, regarda l’architecte furibond et lui dit :

« Je n’en attendais pas moins de vous… Mais je dois dire que ça en valait le coup. C’était délicieux. »

Il tourna le dos à Alann et lui fit un signe de la main en guise d’au revoir. Alann porta deux doigts à sa bouche. Il n’était pas sûr d’avoir tout compris… Mais si Diran voulait jouer, il ne le laisserait pas gagner.

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Le prochain chapitre de "Tel est pris..." arrive d'ici une semaine, le temps de repasser à la correction...
Merci comme toujours à ceux qui passent par ici^^

Par Naishou
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Jeudi 12 mars 2009



Chapitre 2

Premières rencontres

Six mois plus tôt…

Toute l’équipe était assise dans la salle de réunion, attentive à la moindre parole proférée par le directeur qui voulait que tout soit parfait en ce qui concernait le contrat Anderson. Assis dans son fauteuil de bureau en cuir, il donnait les dernières directives, et seul Alann ne semblait pas l’écouter. Le jeune architecte regardait par la grande baie vitrée la ville qui s’étendait sous leurs pieds, mélange de métal froid et de lumière éblouissante. Il se disait à quel point il était triste de disposer d’une telle vue si ce n’était que pour observer la même chose à l’horizon : une ville qui s’engloutissait dans sa pollution, sa déchéance… Tout en se promettant de finir ses jours à la campagne, il revint à la conversation :

« … les travaux ne devront donc pas prendre plus de deux mois. Je sais que cela représente un travail titanesque, mais vous aurez tous les moyens à disposition. Un effectif triplé, des équipes qui se relayeront nuit et jour et nous ne lésineront pas sur les moyens financiers… »

Alann pensait qu’il s’agissait plutôt d’un chantier suicidaire, pour la société si jamais il n’aboutissait pas dans les temps, pour la santé de ses collègues, et aussi pour la sienne. Lui qui avait été désigné comme responsable de ce chantier devrait pratiquement vivre sur les lieux, et serait le premier visé – et à chuter – en cas d’échec. C’était son premier très gros contrat. Tous les gros contrats qu’il avait dû gérer auparavant n’étaient rien comparés à ce qu’on lui demandait aujourd’hui. Alors, il avait deux possibilités : voir cette situation comme une importante promotion… ou comme un risque de se voir relégué au fin fond d’un tiroir pour tout le restant de sa carrière. Si l’on pouvait encore parler de carrière dans ce dernier cas…

« Je compte donc sur vous. Nous nous revoyons dans une semaine pour un premier bilan. »

La réunion prit fin sur ses paroles, et tous rangèrent papiers, crayons et ordinateurs portables pour sortir de la salle. Alann mit plus de temps que les autres, sachant qu’il allait avoir le droit à une réunion bien plus intimiste avec son directeur. Ce dernier s’approcha d’Alann, tirant sur les manches de son costume au prix exorbitant et sortant un cigare de la poche intérieure de sa veste. Il avait toujours eu des goûts de luxe et ne s’en était jamais caché.

« Tu es prêt ? lui demanda le directeur.

- Toujours.

- Je l’espère. Tout cela repose sur tes épaules. »

Alann leva le regard vers son interlocuteur et sourit. N’était-il pas déjà assez stressé ?

« Je suis au courant. Mais vous n’avez pas à vous inquiéter. Les plans sont prêts et n’attendent plus que l’aval des Anderson. Mon équipe pourra se mettre au travail dès mercredi. Et j’ai une très bonne équipe.

- Je ne m’inquiète pas. Ce n’est pas spécialement mon avenir qui est en jeu, mon entreprise pourra toujours se relever, Anderson n’est pas le seul gros client que j’ai dans la poche. »

Il y eut un silence entrecoupé par le rire d’Alann qui sentait la colère monter.

« Je t’ai fait entrer dans cette entreprise, dit le directeur. Alors que j’aurais très bien pu te laisser là où tu étais. Alors ne me déçois pas.

- J’ai toujours honoré mes contrats, jamais aucun client n’a été déçu par mon travail. »

Alann se tourna complètement vers son directeur, puis, une main sur son dossier et l’autre s’emparant de sa besace, il le regarda droit dans les yeux et lui dit :

« Mais Monsieur Menson, si vous êtes si sûr de vous en disant que je vais échouer, nous pouvons toujours faire un petit pari, n’est-ce pas ? »

Le directeur prit place dans un fauteuil tout près du jeune architecte et l’éblouit de son plus magnifique sourire carnassier :

« Très bien. Dites m’en plus sur ce fameux pari, Monsieur Menson… »

ooOOoo

La porte de son minable bureau claqua, menaçant d’en briser la vitre et son nom marqué dessus. Alann posa sa besace et son dossier avec violence sur le bureau en bois noir et prit place dans son fauteuil dont les roulettes avaient rendu l’âme depuis des mois. Il posa ensuite les coudes sur la surface dure et prit sa tête entre ses mains pour essayer de se calmer. Alann, depuis tout petit, était sujet à de véritables crises lorsqu’il se mettait en colère : cris, coups, il n’épargnait rien ni personne. Mais depuis quelques années, il avait su se maîtriser – parfois difficilement – et il devait pour cela remercier les thérapies, mais aussi la patience de sa mère. Désormais, il n’avait plus besoin de prendre des médicaments, et à part les rares personnes qui avaient été témoins de l’une de ses crises, il passait aux yeux des gens pour quelqu’un d’effacé, de renfermé, de calme. Heureusement que les gens s’arrêtaient la plupart du temps à la surface des choses…

Il sentit deux bras l’enserrer et ne bougea pas en reconnaissant le parfum féminin qui emplit ses narines. Un parfum qu’il avait acheté lui-même, sa seule grosse dépense du mois. Les lèvres de Syrielle vinrent déposer un baiser sur sa joue, puis elle dit :

« Et si tu me racontais, hein ? »

Elle lui massa les épaules, et petit à petit, Alann se détendit entre ses mains expertes.

« J’ai parié avec lui.

- Encore ? »

Syrielle arrêta son massage et s’assit sur le bureau, jambes et bras croisés, attendant que l’architecte s’explique :

« Tu sais comment il est… dit Alann. Il n’a pas confiance en moi, il  me sous-estime à chaque fois, et même quand je réussis l’impossible, il trouve toujours une solution pour me rabaisser. J’en ai eu marre.

- Et qu’avez-vous parié ?

- Rien de bien méchant, dit Alann après un silence.

- Tout ça ne me dit rien qui vaille…

- Tu n’as pas confiance en moi ?

- Bien sûr que si ! répliqua Syrielle, outrée. Je te confierai ma vie. Mais je n’aime pas du tout ces petits jeux dans lesquels tu te lances avec ton père. Je veux dire… Il reste ton patron. »

Alann soupira et acquiesça. Ils en resteraient là, cette fois encore. Tous deux savaient que cette conversation se réitérerait à l’avenir, mais qu’elle n’aboutirait jamais. D’un commun accord, ils reprirent leur travail. Alann avait rendez-vous le lendemain en fin de matinée, et il devait être fin prêt dès ce soir. Syrielle l’aida du mieux qu’elle put, lui procurant des échantillons de papiers peints, de tissus… afin que les Anderson aient une meilleure idée de ce qu’allait être leur future aile supplémentaire. Les heures défilèrent à une allure folle, et lorsque l’horloge indiqua vingt-heures, Syrielle se leva :

« On ne rentre pas ensemble ce soir. »

Alann  s’enfonça dans son fauteuil et posa les bras sur ses accoudoirs.

« Est-ce que cela aurait un rapport avec le nouvel arrivé dans l’équipe de maçonnerie ?

- Plutôt craquant, non ? Et cette masse de muscles, c’est… »

La jeune femme n’eut pas besoin de mots supplémentaires pour que son compagnon la comprenne.

« Très bien, dit Alann. Mais fais attention, d’accord ?

- Bien sûr, comme toujours ! »

Syrielle lui fit un clin d’œil et s’apprêtait à sortir de la pièce, mais elle referma la porte et lui dit :

« Et toi, que vas-tu faire ?

- Dormir, répondit-il avec un grand sourire. Je dois être en forme demain.

- On sait tous les deux ce qui te met en forme. Alors… à ta place… J’irais rejoindre cette jolie petite secrétaire qui te fait les yeux doux depuis plus d’une semaine. Ou ce serveur au café où on va tout le temps. L’un ou l’autre fera l’affaire de toute façon… Enfin, lâche-toi un peu ! Prends du bon temps, ça te décrispera ! »

Elle s’assit sur ses cuisses et lui dit tout en caressant ses cheveux :

« Tu dois prendre soin de toi, ok ? »

Puis elle passa ses bras autour de son cou et l’embrassa. Alann aurait bien prolongé ce baiser, mais elle lui échappa :

« Je dois y aller. Passe quand même une bonne soirée. »

Puis elle disparut dans les couloirs de l’entreprise. Alann repensa à l’arrivée de la jeune femme dans l’entreprise. Tout le monde ne voyait en elle que le mannequin qu’elle avait été pendant des années, certains collègues s’étaient même amusés à accrocher des photos d’elle en sous-vêtements Victoria’s Secret un peu partout dans les bureaux. Mais Syrielle ne s’était jamais démontée. Elle s’en amusait même, allant jusqu’à titiller la jalousie de ses collègues féminines à la langue bien pendue en attirant les regards masculins et en s’affichant avec des hommes toujours plus beaux les uns que les autres. De plus, la jeune femme ayant gardé de très bons contacts avec certains pontes de la mode et un compte en banque bien fourni, ses allées et venues étaient à chaque fois un véritable défilé : vêtements et accessoires de luxe, voiture différente tous les mois, restaurant tous les soirs, soirées dans les lieux les plus huppés… Syrielle attisait la jalousie des autres femmes et adorait cela.

Alann se rappelait encore ce qu’elle lui avait répondu lorsqu’il lui avait demandé pourquoi elle avait décidé de mettre fin à sa carrière de mannequin pour s’engager dans la décoration d’intérieur :

« Je n’y ai pas vraiment mis fin. Je défile encore, quand l’envie m’en prend, pour le plaisir ou pour revoir d’anciennes connaissances. Mais je voulais un autre avenir que de finir anorexique ou droguée. Et je ne pouvais pas non plus rester à ne rien faire. Autant mourir tout de suite sinon ! »

Si cela avait étonné Alann, ce n’était rien par rapport au soir où elle l’avait invité, lui, le je-m’en-foutiste de service, à aller dîner après une longue journée de travail, et, ensuite, à aller chez elle pour prolonger leur rendez-vous. Alann avait refusé cette dernière invitation, jouant ainsi au gentleman mal fagoté comme aimait l’appeler Syrielle. C’était peut-être pour cela qu’elle avait continué à le fréquenter, faisant fi des racontars, et surtout des pulsions homosexuelles de son partenaire. Et si Alann avait continué à la voir, c’était pour tout ça à la fois, mais aussi parce qu’elle avait gardé pour elle bon nombre de choses que le jeune architecte ne voulait pas voir ébruitées. Il ne s’agissait pourtant pas d’une véritable relation. Tous deux n’étaient pas des oiseaux faits pour être en cage. Ils préféraient voler et batifoler à leur aise, bien que les femmes – ou les hommes – ne vinssent pas faire la queue devant la porte d’Alann. Syrielle lui avait toujours dit qu’il était bel homme, mais qu’il n’avait pas de succès à cause de son style vestimentaire et de son train de vie. Monsieur ne cherchait pas les conquêtes mais attendait qu’elles se présentent à lui…

Tout en regardant l’heure qu’il était, Alann décida que ce n’était pas le bon soir pour faire des heures supplémentaires. Il s’empara de sa besace pour y glisser dossier et papiers nécessaires pour son rendez-vous avec les Anderson et éteignit sa petite lampe de bureau qui pendait négligemment au bord de la table et que Syrielle regardait habituellement comme s’il s’était agi d’une chose bonne pour la poubelle – ce qui était vrai – mais qu’elle n’avait jamais osé remplacer, Alann tenant trop à ses « vieilleries ». Ce dernier sourit.

« Alors… la petite secrétaire ou le serveur du café d’en face ? »

ooOOoo

Alann détestait définitivement cette maison. Tout ce luxe, ces artifices venant rappeler à chaque visiteur que la personne vivant ici était l’une des plus grosses fortunes du pays, lui donnaient envie de vomir. Pourtant, Alann réussit à sortir du taxi que lui avait appelé Syrielle pour aller se présenter à l’entrée. La jeune femme l’avait obligé à prendre un taxi, ne pouvant supporter l’idée qu’il s’y rende de nouveau en bus puis à pieds. Si Alann avait cédé pour le taxi, en revanche, il avait laissé au bureau le costume qu’elle lui avait acheté pour remplacer ses « guenilles ». Il se sentait beaucoup mieux dans le jean troué et le pull bleu marine qu’il avait enfilés que dans un costume griffé Calvin Klein

Alann n’eut pas besoin de frapper à la porte. Denis, le majordome qui l’avait accueilli lors de sa première visite, l’attendait déjà, bras croisés devant le torse, en molosse bien dressé. Alann lui offrit son plus beau sourire, mais le visage de Denis ne cilla pas, si ce n’est pour lui souhaiter le bonjour et la bienvenue. Il l’escorta ensuite jusque dans le salon où ils trouvèrent Madame Anderson en compagnie d’un homme pas plus âgé qu’elle et qu’Alann. Ce dernier reconnut celui que Syrielle avait présenté comme étant le fils Anderson. Mais Alann n’arrivait plus à se souvenir de son prénom.

En revanche, il sentit immédiatement qu’il n’arrivait pas au bon moment. Assis l’un en face de l’autre dans de gros fauteuils en cuir, ils semblaient pris dans une conversation importante et déplaisante, du moins pour le fils qui ne cachait pas sa contrariété. Sa belle-mère, au contraire, affichait toujours son visage calme et serein, peut-être trop pour une personne qui n’avait pas encore trente ans. Elle souffla quelques mots inaudibles pour Alann, mais qui eurent le don d’apaiser le fils, puis elle se leva pour venir saluer Alann. Après les civilités d’usage, elle fit les présentations :

« Monsieur Menson, je vous présente Diran, le fils unique de mon mari. »

Diran sembla alors enfin apercevoir Alann et se leva de son fauteuil pour venir lui serrer la main. Il ne manqua pas de le regarder de haut en bas comme s’il voulait l’étudier, et dit, avec un sourire qui ne plut pas à l’architecte :

« Bonjour, Monsieur Menson… »

Alann était presque sûr et certain que sa voix n’était pas aussi sensuelle au quotidien. Ils prirent place dans les fauteuils autour de la petite table basse en verre alors que Madame Anderson s’excusait pour l’absence de son mari, parti à l’étranger pour une raison qu’Alann ne prit même pas la peine de mémoriser. L’architecte sortit les plans pour obtenir l’approbation de sa cliente, décrivant dans les moindres détails ce qu’allaient être les travaux effectués : abattage d’un mur, bruit, construction de nouveaux murs, bruit… tout cela pour lui faire comprendre que les semaines à venir allaient être tellement pénibles qu’il était préférable qu’elle ne se trouve pas sur les lieux.

« Pour que tout soit fait dans les temps, mon équipe va devoir intervenir jours et nuits.

- De toute façon, mon mari a décidé d’aller dans notre appartement situé en centre-ville, mais il aura trop de travail pour venir tous les jours. Moi… eh bien je vais prendre deux mois de vacances au soleil… »

Madame Anderson sourit, regardant tour à tour Alann et Diran, ce dernier ne semblant pas partager sa joie.

« Mais Diran, lui, viendra vous voir tous les jours. Son père lui a confié cette… tâche. »

Alann hésita, étonné. C’était bien la première fois qu’un client tenait tant à se trouver sur les lieux des travaux au point de s’y rendre tous les jours…

« Mon père veut s’assurer que son argent est bien employé... »

Diran sourit, comme s’il avait lu dans les pensées d’Alann, ce que détesta celui-ci. Mais il lui dit, en lui rendant son sourire :

« Eh bien vous n’aurez qu’à me demander. Je me ferai un plaisir de vous accueillir et de vous faire faire le tour du chantier. »

« On verra bien si tu auras envie de revenir après avoir abîmé tes chaussures à cinq cents dollars sur le chantier, playboy… »

« Vous m’en voyez ravi, Monsieur Menson. »

Alann leur précisa ensuite qu’il voulait commencer les travaux dès le lendemain, ce à quoi Madame Anderson n’opposa aucune objection. Alann lui proposa de lui laisser les croquis et échantillons établis par Syrielle afin qu’elle en prenne connaissance et qu’elle les appelle si jamais quelque chose ne lui plaisait pas, puis il décida de prendre congé après lui avoir dit que son équipe et lui seraient là à la première heure le lendemain. Il se leva ensuite de son fauteuil, serra la main frêle de sa cliente et fut raccompagné par Diran qui le laissa passer devant. Etrangement, Alann se surprit à penser qu’il aurait souhaité que l’armoire à glace le raccompagne. Il pouvait sentir le regard de Diran dans son dos. Du moins préférait-il l’imaginer en train de fixer son dos… Mais peut-être avait-il trop d’imagination. Il n’avait jamais aimé être regardé comme un morceau de viande, mais il fallait dire que le regard vert de Diran avait vraiment quelque chose du prédateur… Un prédateur séduisant, certes, mais vu son attitude suffisante, Alann n’avait pas le moins du monde envie de se retrouver entres ses griffes.

Ils arrivèrent enfin devant la porte d’entrée, alors Alann se retourna vers Diran qui le regardait avec un sourire en coin :

« Vous êtes vraiment sûr de vouloir venir sur le chantier demain ? »

Diran croisa les bras sur son torse – musclé et bien apparent à travers sa chemise entrouverte – et pencha légèrement la tête sur le côté avant de dire, toujours souriant :

« Mon héritage en dépend alors… Désolé de vous décevoir, mais oui, je serai là.

- Oh mais au contraire, cela me réjouit. N’oubliez pas de me faire appeler quand vous arriverez.

- Sans problème, Monsieur Menson. Ce sera un véritable plaisir… »

« Connard… »

« Je vous dis donc à demain, Monsieur Anderson. »

Ils se serrèrent la main. Alann était persuadé que Diran avait fait exprès de retenir la sienne plus longuement, mais il ne s’attendait sûrement pas à ce que l’architecte soutienne son regard, avec – il l’espérait – la même lueur de malice. Il lui tourna le dos et sortit de la maison pour aller retrouver le taxi qui l’attendait, comme prévu. Lorsque le taxi se mit en route, Alann assis à l’arrière, le jeune homme jeta un bref regard vers la demeure. Diran était toujours là et regardait le véhicule s’éloigner, adossé au chambranle de la porte.

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Oui, vous ne l'attendiez pas... lol
Le chapitre de Tel est pris... arrivera dans deux semaines environ, juste le temps que les choses se passent.
J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop :S
Merci à vous qui passez par là !

Merci Cannibale pour la soirée "tubes & disco", ça fait passer le temps, et surtout, ça met de bonne humeur^^ (je pense qu'avec un peu d'entraînement, notre danse sur "night fever" sera tellement géniale que Miss Fine n'aura plus qu'à bien se tenir XD)

Je vous dis à dans deux semaines (environ)


Par Naishou
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