« Comment peut-on faire ça ? Est-ce que c’est à cause de moi ? »
Phil haïssait l’odeur des médicaments, des produits aseptisant. Il détestait le personnel.
Il détestait ces longs couloirs aux couleurs qui lui paraissaient ternes. Mais par-dessus tout, il détestait ce bip incessant, venant lui rappeler l’état dans lequel se trouvait Clément à qui il
n’osait même pas tenir la main. Le jeune homme, après plusieurs heures passées en soins intensifs, était couché dans son lit d’hôpital, des perfusions et des appareils électroniques étant reliés
à son corps mutilé. Les médecins l’avaient dit hors de danger désormais. Mais il allait devoir passer plusieurs semaines, voire mois en rééducation et n’était pas près de sortir de l’hôpital.
Pour l’instant, il ne s’était même pas réveillé. La porte s’ouvrit à la volée dans le dos de Phil. Lucie entra en pleurs dans la chambre alors qu’une infirmière refermait la porte derrière elle.
Phil se leva pour lui laisser la place, alors la jeune femme s’écroula sur la chaise et prit la main de son frère dans les siennes, avec toute la douceur dont elle était capable. Comprenant sa
douleur, Phil posa une main sur son épaule et attendit qu’elle arrête de pleurer.
« Comment… Comment avez-vous su ? demanda Lucie.
- Ils ont trouvé mon numéro de téléphone dans l’une de ses poches. Je suis venu aussitôt.
Il n’avait pas d’autre papier sur lui. »
Lucie tourna son regard clair et terrible vers lui :
« Racontez-moi ce qui s’est passé. »
Phil se mordit les lèvres et retira sa main de son épaule.
« Les médecins ne savent pas vraiment. Quelqu’un l’a laissé aux urgences alors qu’il
était déjà inconscient. D’après ses blessures, il semblerait qu’il ait été frappé à plusieurs reprises. Il ne craint plus rien, mais il va lui falloir du temps pour se remettre. Notamment pour
ses côtes et son dos. »
Lucie reporta son regard sur le visage boursouflé de son frère et ravala ses
larmes.
« Vous aussi c’est ce que vous pensez ? Que c’est mon père qui lui a fait
ça. »
Phil ne voulait pas répondre à cette question. Bien sûr qu’il le pensait, mais il était
avocat. Et pour l’instant, il n’avait aucune preuve prouvant que le père de Clément était son agresseur.
« On ne sait pas où est votre père. Il ne répond pas au téléphone.
- Et je ne l’ai pas vu non plus depuis ce matin. »
Lucie regarda le monitoring. Ses poings étaient serrés si fort, qu’ils tremblaient. Mais
c’est avec une certaine douceur qu’elle demanda :
« Il était chez vous, n’est-ce pas ? Il a passé la nuit chez
vous ? »
Phil la regarda. Il mit les mains dans ses poches et répondit :
« Oui.
- C’est une bonne chose. »
Phil ne sut pas comment comprendre ces mots, mais il ne nota aucune méchanceté venant de
la jeune femme.
« Vous allez rester ?
- Oui. »
Lucie sourit en voyant que l’avocat n’avait pas hésité une seule seconde. Elle se leva,
embrassa son frère, et se tourna vers la sortie.
« Je reviendrai dans quelques heures. Je dois… »
Elle ne finit pas sa phrase. Elle fixa son regard dans celui de Phil qui eut du mal à le
soutenir.
« C’est lui vous savez. Je suis sûre que c’est lui. »
Phil ne répondit rien, mais il en était lui aussi persuadé malgré tout. Le père de
Clément avait dû le voir avec lui et il en avait tiré de mauvaises conclusions.
« On le saura bien assez vite.
- Il ira en prison ?
- Oui.
- Qu’est-ce qu’on deviendra, alors ? »
Phil fut étonné par cette question, mais moins par ce qui suivit :
« Je ne veux pas être séparé de mes frères et de ma sœur. »
Phil lui sourit, bien que cela lui parut au-dessus de ses forces. Il pencha légèrement la
tête de côté et dit :
« Je m’occupe de tout. »
Lucie le remercia d’un signe de tête et sortit la tête haute. Phil retourna s’asseoir à sa
place, et cette fois, il prit la main de Clément dans la sienne. Une heure passa ainsi, où Phil sursautait à chaque nouveau bruit qui pouvait retentir dans la chambre, à chaque frisson qui
parcourait le corps de Clément. Il décida finalement de sortir s’aérer un peu et prendre un café bien corsé à la machine située dans le hall du bâtiment. À peine fut-il sorti de la chambre qu’il
tomba nez-à-nez avec Nathan, paniqué.
« Mon frère m’a dit… Il est là ? Comment il va ? Est-ce
que… »
Phil le fit taire en l’entraînant avec lui dans le couloir. Nathan ne semblait pas
vouloir le suivre, mais la poigne de Phil était trop ferme sur son bras. L’avocat prit une voix dure pour s’adresser à lui :
« Tu ne devrais pas être là.
- Clément est mon ami, je…
- Non, Nathan. Il n’est plus ton ami, il n’est plus rien pour toi. »
Le jeune homme le regarda avec de gros yeux ronds. Il parut se calmer d’un seul coup et
dit :
« Alors il te l’a dit…
- Non, il ne m’a rien dit. Mais il faudrait vraiment être un abruti pour ne pas voir ce
qui se passait entre vous. Et comprendre que s’il n’allait pas bien, c’était parce que tu l’as abandonné.
- Je ne l’ai pas abandonné ! Je… non… »
Phil gifla Nathan. Ce dernier porta une main à son visage et le foudroya du
regard.
« Clément est allongé dans un lit d’hôpital en ce moment. Il ne s’est pas encore
réveillé, mais je doute qu’il ait envie de te voir à ses côtés, surtout si tu n’es pas prêt à assumer une relation avec lui. Il souffre déjà bien assez, tu ne crois pas ?
- Je ne peux pas, j’…
- Alors va-t’en. Va-t’en, ou entre dans cette chambre, et assume votre relation. Mais je
t’interdirai de le faire souffrir à nouveau. »
Comme s’y attendait Phil, malheureusement, Nathan capitula bien vite. Il le trouva alors
minable, et ressentait presque de la pitié pour lui.
« Qui lui a fait ça ? » demanda Nathan.
Phil soupira. Il haussa les épaules et répondit :
« Probablement son père. On n’arrive pas à le joindre. On a prévenu la police, mais
ils attendent que Clément se réveille pour qu’il puisse nous en apprendre plus, ce qui devrait arriver sous peu. Alors retourne chez toi, Nathan.
- Tu me préviendras si tu as du nouveau ? Tu peux au moins faire
ça ? »
Phil ne put qu’acquiescer. Nathan jeta un dernier regard en direction de la chambre de
Clément et se décida enfin à partir. Sans se retourner.
ooOOoo
« Est-ce que c’est à cause de
moi ? »
Cette question revenait sans cesse à l’esprit de Nathan, alors qu’il marchait seul sur la
route menant chez Clément. Il n’avait pas voulu rentrer chez lui, et encore moins rejoindre Justine. Il ne l’aurait pas pu. Il lui fallait savoir ce qui s’était passé, pourquoi Clément s’était
retrouvé à l’hôpital. Il devait confirmer ses soupçons. Voilà pourquoi il était sur cette route, à marcher résolument vers une maison où il s’était passé tant de choses pour Clément et sa
famille. Il prit bien garde que la voiture du père de Clément ne soit pas garée devant la maison, et voulant éviter au mieux de se faire voir, il passa par derrière. N’importe qui l’aurait vu
l’aurait pris pour un voleur, mais lui cherchait seulement la vérité. Il marchait rapidement dans la cour derrière la maison, espérant que la porte de la cuisine ne soit pas verrouillée. Il était
déterminé, mais la peur le tenaillait, c’est pourquoi son pas était raide. Il arriva devant la porte dont un rideau cachait l’intérieur et manipula la poignée. En vain. La porte était bien fermée à clefs.
Nathan tourna alors le dos à la maison et posa les mains sur ses hanches tout en balayant
la cour mal tondue. Il fit quelques pas en avant, puis s’arrêta. Il avait cru apercevoir quelque chose au milieu des brins d’herbe. Il n’en sut pas vraiment les raisons, mais il se dirigea vers
cet objet, attiré comme un aimant. Il resta figé, et sentit les larmes lui monter aux yeux. Il prit l’objet entre ses mains, soupesant le poids du métal, essayant de ne pas toucher le sang séché…
Puis il laissa retomber la barre là où il l’avait trouvée. Il prit sa tête dans ses mains, enfonçant ses doigts dans son cuir chevelu. Il aurait voulu laisser exploser sa haine, sa douleur. Il
avait enfin la preuve de ce que tout le monde pensait tout bas : le père de Clément était bien son agresseur. Que faire alors ? Téléphoner à la police ? Ou plutôt à Phil ? Ou
encore à Lucie ? Rien ne semblait convenir à Nathan qui reprenait peu à peu contrôle de lui-même. Alors, il entendit une voiture arriver, et devinant très bien de qui il s’agissait, il se
cacha à l’un des angles de la maison pour l’observer. Stéphane, le père de Clément, sortit de a voiture en trombe, et pénétra chez lui avec difficultés : ses gestes fébriles l’empêchaient
d’ouvrir la porte d’entrée. Nathan le regardait faire, les poings serrés. Que faisait donc la police ? Ne viendrait-elle pas punir cet homme ? La haine de Nathan ne fit que grandir, en
même temps que des idées germaient dans son esprit torturé. S’il ne pouvait pas être avec Clément, il pouvait néanmoins faire quelque chose pour lui et sa famille. Il alla chercher la barre
derrière la maison, et rejoignit la voiture. Il allait donner un premier coup dans le pare-brise quand il se retint. Il y avait des manières plus douces de se venger.
ooOOoo
« Il faut que je me
dépêche. »
C’était quelque chose d’indescriptible. Une sorte de flou permanent, dont il ne ressortait
que par à coups. Mais ses prises de conscience lui faisaient trop peur. Il pensait avoir fait ce qui se devait d’être fait. Il était père, et c’était
son rôle de remettre ses enfants sur le droit chemin. Alors il avait frappé. Chaque coup lui avait laissé une impression bizarre, comme si cela effaçait les erreurs, les mauvais côtés et mauvais
penchants de son fils. Il savait qu’il lui avait fait du mal, mais il l’avait emmené à l’hôpital… Il ne savait pas si Clément allait s’en sortir. Néanmoins, il était persuadé d’avoir fait une
bonne chose. Alors pourquoi n’arrivait-il pas à sortir de ce brouillard ?
Il savait bien que tout le monde ne verrait pas son geste de la même façon. C’est pourquoi
il avait passé des heures sur les routes, sans but, avant de se décider à revenir chez lui. Si pour l’instant personne n’était au courant quant à son geste, il était sûr qu’un jour quelqu’un
finirait par l’apprendre : Clément finirait bien par se réveiller. Personne ne comprendrait son geste. Il faisait donc ses valises, ne sachant pourtant pas où se rendre. Son sac à peine
rempli, il descendit quatre à quatre les escaliers, prit le peu d’argent qui lui restait, et sortit de chez lui sans chercher à fermer la porte. Il se figea. Le sang lui monta aux oreilles, sa
gorge se serra, ses mains devinrent moites. Il s’approcha lentement de sa voiture :
« Qu’est-ce que tu fous là ? »
Nathan, assis sur le capot du véhicule, le fixa avec un regard glacial. Il se redressa et
dit :
« Vous, que faites-vous encore
ici ?
- En quoi ça te regarde ?
- Mon meilleur ami est à l’hôpital. Voilà en quoi ça me regarde.
- Ton « meilleur ami » ? »
Le père cracha au sol devant les pieds de Nathan. Ce dernier ne cilla pas, essayant
de rester le plus neutre possible.
« Les amis ne couchent pas ensemble… »
Nathan avait enfin ce qu’il voulait. Il cacha sa douleur du mieux qu’il put, mais sa
haine…
« Vous racontez n’importe quoi…
- Je vous ai vu. Et entendu. T’as peut-être largué mon fils, mais il n’empêche que vous
restez deux sales PD… »
Nathan se rapprocha, menaçant, de cet homme qu’il avait autrefois craint. Il ne desserra
les dents que pour lui dire :
« C’est pour ça que vous l’avez battu ?
- Qu’est-ce que tu dis ? Je n’ai pas touché à mon fils. »
Nathan sourit. Le père de Clément était si faible…
« Vous l’avez battu parce que vous avez appris qu’il était homosexuel. N’essayait pas
de me mentir, j’ai la preuve de ce que j’avance.
- Quelle preuve ? Je lui ai rien fait je te dis !
- J’ai la barre avec laquelle vous l’avez frappé. Je suis sûr que si la police fait
analyser le sang dessus, on verra qu’il s’agit de celui de Clément. Et ils trouveront aussi vos empreintes sur cette barre… »
Stéphane recula d’un pas, puis il posa son sac au sol, entre ses
jambes :
« Qu’est-ce que tu veux exactement ? »
Nathan sortit un portable tout neuf de sa poche, cadeau de Justine. Il le montra à
Stéphane qui avait ouvert deux gros yeux paniqués.
« Je veux que vous partiez. Le plus loin, et le plus vite possible. Vous ne devrez
jamais revenir ici. Vous oublierez vos enfants, vos terres… vous n’existerez plus, et effacerez ce village de votre mémoire. Je vous laisse une heure avant de téléphoner à la
police.
- Mais…
- De toute façon, vous êtes foutu. Quand Clément se réveillera, il vaudra mieux pour vous
que vous soyez loin.
- Pourquoi est-ce que tu fais ça ? »
Nathan ramassa le sac et le tendit à cet homme fini.
« Parce que je ne veux pas que Clément assiste à la déchéance de son père. Pas de
nouveau. »
ooOOoo
« Pourquoi est-ce
que… »
Voilà une semaine que Clément s’était réveillé. Il avait eu du mal à parler, mais il lui
avait quand même fallu répondre aux questions des policiers venus l’interroger à propos de son agression. Difficilement, il avait dénoncé son père, omettant son homosexualité et disant qu’il
l’avait battu sans raison. Il ne fut pas étonné quand on lui eût dit que son géniteur était introuvable. Mais cinq jours auparavant, la carcasse d’une voiture fut retrouvée au pied d’une falaise.
Il n’en restait presque plus rien : tout avait brûlé. Mais les résultats ADN étaient formels : il s’agissait bien de Stéphane. Le seul témoin de l’événement était un automobiliste qui
avait croisé la voiture avant sa chute, et il était sûr de lui : le véhicule avait filé tout droit vers le ravin, sans freiner. Résultat : la police avait conclu à un suicide. Le père
aurait regretté son geste envers Clément et se serait tué, pensant ainsi mettre fin à ses problèmes. Mais cela n’empêchait en rien Clément de le haïr. Le lendemain des résultats annonçant la mort
de son père, Clément s’était décidé à aller voir sa mère pour tout lui raconter, bien qu’il savait qu’elle ne lui répondrait pas, qu’elle n’aurait même pas conscience de sa présence. Les médecins
l’avaient donc autorisé à sortir pour une demi-journée, mais il devait se déplacer en ambulance, et Phil ne le lâcherait pas d’une semelle. Lucie, quant à elle, avait préféré rester avec Alice et
Corentin qui posaient déjà pas mal de questions. Clément allait donc affronter cet instant seul.
Phil poussait son fauteuil roulant en silence, sans cesser de lui jeter des coups d’œil
inquiets. Le jeune homme n’avait rien dit à l’annonce de la mort de son père, si ce n’est un « ah » à peine audible. Après ce que lui avait fait Stéphane, Phil ne s’attendait pas à ce
que Clément fonde en larmes, mais il avait eu l’impression que pendant un instant, toute humanité avait disparue chez le lycéen. Clément lui fit soudain signe de s’arrêter. Ils étaient devant la
porte de la chambre de sa mère.
« Tu peux me laisser maintenant.
- Tu vas arriver à te déplacer tout seul ?
- Oui. Referme juste la porte derrière moi s’il te plaît. »
Phil posa sa main sur l’épaule de Clément puis il ouvrit la porte, résigné, et l’aida à
entrer à l’intérieur. Une fois cela fait, Clément se retrouva face à sa mère, assise comme toujours dans son fauteuil jaune près de la fenêtre. Avec une grimace de douleur et plusieurs tentatives
infructueuses, Clément se rapprocha d’elle en faisant tourner les roues de son fauteuil à l’aide de ses bras blessés. Il n’osait pas la regarder : certaines de ses blessures étaient mineures
au niveau du visage, mais il avait une grande balafre cachée par un gros pansement sur la joue droite dont la cicatrice le marquerait à vie. Il se mit à rire, nerveusement. Pourquoi
s’inquiétait-il ? Pourquoi était-il là ? Elle ne se rendrait même pas compte de ce qui se passait autour d’elle… Clément prit son visage abîmé entre ses mains et respira profondément.
Il s’agissait de sa mère, qui bien que malade, venait d’être veuve. Il fallait qu’il le lui dise. Il posa sa main sur celle de sa mère, et rapprocha son visage d’elle. Il hésita plusieurs
secondes :
« Maman… Je dois te dire quelque chose. Quelque chose de grave. Je ne sais pas si tu
vas m’entendre. Si tu vas me comprendre. Mais… Il y a deux jours, on… on a retrouvé la voiture de papa. Il… Il s’est suicidé. Il est mort maman… »
Clément baissa la tête. C’était dit. Peut-être pas de la meilleure façon, mais au moins,
c’était dit. Maintenant, devait-il lui révéler pourquoi son père avait mis fin à ses jours ? Lui dire ce qu’était devenu son père pendant toutes ces années ? Ce qui leur avait fait
subir à ses frères et sœurs et à lui-même ? Ne dit-on pas que toute vérité n’est pas bonne à dire ? Clément avait décidé de se taire quand il releva la tête et aperçut une larme unique,
couler le long de la peau laiteuse de sa mère. Il serra sa main, et avec une voix enrouée, il commença à lui dire ce qu’elle ignorait. Tout.
« … je
pleure ? »
ooOOoo
« Que dire ? Que
faire ? »
Le cercueil était déjà bien bas sous terre, mais le petit groupe n’était pas pressé de
quitter le cimetière. Tous regardaient la pierre tombale sur laquelle n’était gravés que le nom et le prénom du père de Clément, ainsi que ses dates de naissance et de décès. Clément et sa sœur
étaient là, certes, mais ils n’avaient pas eu le courage de mettre d’inscriptions plus personnelles sur la tombe de leur père. Néanmoins, malgré tout le mal qu’il leur avait fait, ils étaient
venus lui rendre un dernier hommage. Lucie finit par tourner le dos au défunt, et croisa le regard de Clément. Elle était magnifique, dans sa robe noire serrée à la taille, ses cheveux ramenés en
un chignon dont quelques mèches rebelles s’échappaient. Magnifique, malgré l’endroit dans lequel ils se trouvaient, malgré l’ambiance qui régnait. Clément n’avait pas besoin qu’elle parle. Son
regard en disait assez : « Et maintenant ? ». Clément releva la tête vers Phil qui s’accrochait avec force à son fauteuil. Leurs
regards se croisèrent, et Phil esquissa un léger sourire. Il fit tourner le fauteuil, et tous commencèrent à sortir du cimetière. Lucie prit la main de Xavier qui ne la quittait plus désormais,
et se colla à lui comme s’il était son soutien. Le jeune homme avait décidé de s’investir complètement dans leur relation, mais la tournure que prenaient les événements lui faisait peur. Il se
fit alors porte-parole des pensées de Lucie et Clément :
« Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? »
Clément et Lucie ne répondirent rien, tous deux fixaient un point au lointain.
Effectivement, ce n’était pas à eux de répondre :
« Je vais tout prendre en charge, dit Phil. Votre mère ne peut pas être considérée
comme votre tutrice, et votre père étant décédé… je vais faire les démarches nécessaires pour devenir votre tuteur. Je ne pense pas qu’il y ait de problèmes : j’ai un travail stable,
l’endroit où je vis m’appartient et est assez grand pour tous vous accueillir. Il est hors de question que l’on vous sépare. »
Phil se retourna alors vers Lucie qui acquiesça vivement pour montrer toute sa sympathie
envers cet homme qui avait compris qu’elles étaient ses priorités.
« Je ne serai pas souvent là, mais je ferai de mon mieux.
- Je peux continuer à travailler, dit Lucie. Ce n’est pas un problème pour
moi.
- Mais pour moi, si. Tu es jeune, tu peux reprendre tes études, faire ce que tu aimes.
C’est pareil pour toi Clément. Tu vas passer ton Bac cette année, et l’année prochaine, je veux que tu t’inscrives à la fac. Il en sera de même pour Corentin et Alice. »
Clément regarda leur bon samaritain et sourit :
« Merci Phil… mais je crois qu’on ne va pas pouvoir rester ici. »
Quelque chose passa dans le regard de Clément, et Phil comprit immédiatement. Il inspira
profondément et se mordit la lèvre inférieure.
« Je vais vendre la maison. De toute façon, elle est un peu trop loin de la ville.
Même si tu passes ton permis, Clément, il faut que les autres puissent se déplacer sans avoir à dépendre de toi.
- Pourquoi est-ce qu’on doit partir ? »
Chloé ne cacha pas sa tristesse à travers ces mots, mais aussi son incompréhension. Phil
la fixa, tentant de cacher sa gêne, et dit, un peu top durement :
« Je suis gay, Lucie. Personne ne l’a accepté ici, et je ne voudrais pas que
quelqu’un utilise mes préférences sexuelles contre moi. Ou contre nous. »
Clément ne bougeait pas d’un cil, mais intérieurement, il remerciait infiniment Phil. Il
le remerciait, car il avait compris que Clément ne voulait plus prendre le risque de croiser Nathan. Mais il savait aussi que ses paroles ne le concernaient pas lui uniquement. Désormais, Phil
n’était pas le seul homosexuel du village. Il releva la tête et croisa le regard de sa sœur qui le fixait avec une attention particulière, comme essayant de déchiffrer ses pensées que, pour une
fois, elle ne partageait pas.
« Phil a raison. On doit partir. On a vécu trop de choses ici. »
Et ce fut tout.
Partie 2
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