Il s’assit sur le bord de son lit, et pencha la tête en avant pour faire retomber ses longs cheveux noirs devant ses yeux. Il les ramena rageusement derrière son crâne et soupira. Ils étaient l’une des raisons pour lesquelles on le prenait souvent pour une fille. Il attrapa un élastique gris qui traînait sur sa table de nuit et les attacha. Il se leva pour descendre dans la cuisine sans faire de bruit, espérant ne réveiller personne. Il entra dans la cuisine et s’arrêta en apercevant Lio, vêtue de l’une de ses éternelles nuisettes, assise derrière son ordinateur portable, seule source de lumière de la pièce. Il alla ensuite jusqu’au frigo pour en sortir sa bouteille d’eau. Il sentait le regard de la jeune femme posé sur lui, mais il avait décidé de l’ignorer. Il savait que son comportement était puéril. Lio l’avait gentiment taquiné, et lui s’était énervé, tout simplement parce qu’il ne pouvait pas lui parler de ce qui se passait avec Andy. Or, il en mourait d’envie : s’asseoir à ses côtés, lui raconter tout ce qui s’était passé depuis l’arrivée d’Andy, lui demander conseil,… Retrouver son amie. Mais cela n’était pas possible. Tout ce qu’il obtiendrait d’elle, ce serait du dégoût, un rejet qui le ferait souffrir.
Il but une longue gorgée d’eau, puis rangea sa bouteille dans la porte du frigo avant de la refermer. Il allait ressortir de la pièce en trainant des pieds lorsque la voix de Lio s’éleva dans son dos :
« Je suis désolée si je t’ai vexé. C’est pas ce que je voulais. »
Jesse se retourna pour la fixer malgré la semi-obscurité. Il croisa les bras sur son torse.
« Ce n’est pas de ta faute. Tu t’inquiétais.
- Mais tu ne veux pas en parler…
- Non. »
Lio soupira. Jesse s’avança et posa les deux mains sur la table. Malgré tout, il ne voulait pas perdre son amie. Ils se regardèrent dans les yeux, puis il lui dit :
« Mais tu peux peut-être me rendre un service…
- Bien sûr. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
- Venir avec moi dans la salle de bains.
- Hein ? Pourquoi faire ? Et maintenant ?
- Maintenant. Et tu verras. »
Lio se leva, poussée par la curiosité, et suivit Jesse qui s’était emparé d’un tabouret. Ils montèrent à l’étage et pénétrèrent dans la salle de bains où Jesse posa le tabouret au beau milieu du carrelage, juste devant la glace en pied. Il fouilla dans le placard sous le regard désormais inquiet de Lio, puis revint vers elle pour s’asseoir sur le tabouret.
« Ferme la porte. »
Lio haussa un sourcil mais obéit. Elle se plaça dans le dos de Jesse qui lui tendit les ciseaux avant de défaire l’élastique qui retenait ses cheveux.
« Coupe-les moi. Et vas-y franchement. »
ooOOoo
Jesse passa une fois de plus la main sur son crâne. Sans pour autant le lui avoir rasé, Lio lui avait coupé les cheveux très courts. Mais il aimait plutôt bien sa coupe, se félicitant du travail de son amie. Cela les avait un peu rapprochés, mais sans pour autant combler entièrement le fossé qui les séparait. Tant que Jesse ne pourrait pas lui parler d’Andy, rien ne changerait. Du haut de l’amphithéâtre, Jesse jeta un regard à Andy. Ce dernier l’avait regardé avec surprise quand il était arrivé en cours, mais depuis, il ne s’était pas tourné vers lui, contrairement à ce qu’il avait l’habitude de faire. En un sens, cela arrangeait Jesse qui avait décidé de ne plus le laisser jouer avec lui. Si Andy ne pouvait pas assumer une relation, alors il valait mieux que les choses restent ainsi… Cela permettrait à Jesse de se concentrer désormais sur ses études, entièrement.
Il se tendit en voyant Monroe pénétrer dans la salle, un paquet de copies dans les bras. Un silence de mort s’installa dans les gradins, tous ayant compris ce qui allait se passer. Monroe s’installa sur l’estrade, brancha son micro, et dit, tout en pointant un doigt vers les copies :
« Vous avez fait un travail plutôt correct. Il y a de très bonnes copies. Miraculeusement, je ne suis pas descendu en dessous de douze. Mais, à votre place, je n’en serais pas fier. Il s’agissait d’un devoir vraiment facile… »
Il donna ensuite la moyenne générale, puis commença la distribution des copies. Chaque élève eut le droit à son petit commentaire, rarement élogieux. Tous durent descendre, chacun leur tour, pour aller chercher leur note. Et tous partageaient cette même impression d’aller à la rencontre de leur bourreau. Jesse tapotait sa table du bout des doigts, impatient. Il s’arrêta lorsque Lio fut appelée. Il la vit se lever, presque tremblante, et aller chercher son devoir. Elle sourit et soupira de soulagement lorsqu’elle vit sa note, ne prêtant aucune attention à ce que lui disait leur professeur. Jesse, en fut heureux, mais la boule était toujours présente dans sa gorge lorsqu’il pensait à son amie. Puis il sursauta à son tour en entendant son nom. Il se leva et descendit petit à petit les marches pour aller vers l’estrade. Il croisa le regard de Monroe et sut. Il n’avait pas de souci à se faire :
« Très bon devoir, comme toujours. »
Jesse posa les yeux sur sa copie, légèrement rouge. Il retourna sur ses pas et croisa à ce moment-là le regard d’Andy. Le jeune homme avait un visage froid, un regard dur. Il avait caché sa bouche avec sa main, mais Jesse devinait facilement qu’il ne souriait pas. Après leur dispute, cela n’avait rien d’incroyable, d’autant plus qu’avec cette note, Jesse représentait pour lui un obstacle pour atteindre la première place…
Alors, Andy espérait que sa note serait meilleure. Il essaya de ne pas penser à Jesse. À ses envies. À cette nouvelle coupe qui le vieillissait. À leur dispute… Il fallait qu’il se concentre sur l’instant présent. Sur son nom, que Monroe venait de prononcer. Il se leva. Il avait un étrange pressentiment, un mauvais pressentiment. Et cette impression prit de l’ampleur lorsqu’il vit Monroe lui sourire, mais sans aucune bienveillance. Il lui tendit sa copie, mais elle était encore trop loin pour qu’Andy s’en empare.
« Je dois admettre que c’est un excellent devoir. Le meilleur de votre promotion. Mais il n’y a rien d’étonnant à cela, surtout quand on est le fils du brillant Mattesson… »
Andy se figea, la main à cinq centimètres de sa copie. Elle se referma lentement en un poing, et il fut heureux qu’un bureau haut sépara les deux hommes. Andy bouillonnait de rage. Et Monroe était aux anges. Ils se jaugèrent un instant, Andy tentant de retrouver son calme, puis il détendit sa main et attrapa sa copie avant de tourner brusquement le dos à son professeur. Face à l’amphithéâtre, il put remarquer que ce qu’il craignait était arrivé. Tout le monde le regardait comme une bête curieuse, en murmurant. Certains devaient montrer leur étonnement, d’autres devaient le critiquer, et rares devaient être ceux pour qui cela n’avait aucune importance. Tout en montant les marches, Andy vit Lio, tournée vers lui. Elle ne souriait pas. Ne semblait pas en colère non plus. Elle paraissait juste… pensive. Peut-être était-elle en train de se demander comment elle pourrait tourner la situation en sa faveur.
Andy s’assit à sa place. Il ne se préoccupa même pas de sa note et jeta sa copie sur le côté. Monroe avait repris sa distribution, et bientôt, il passerait à la correction. Mais cela n’atténuerait pas les murmures, les rumeurs. Andy croisa les mains devant son menton, rongeant son frein. La vie paisible qu’il avait espérée prenait fin avant même d’avoir commencé.
ooOOoo
Un phénomène étrange arriva ce fameux jour, obligeant les étudiants de l’Université de médecine à lever les yeux au ciel. Des cris de rage provenant du toit retombaient sur la cour, mais personne n’aurait osé monter pour voir de quelle gorge ils pouvaient sortir. Bien entendu, cela arrangeait Andy. Les mains agrippées au grillage de sécurité, il hurlait à pleins poumons, essayant d’exhumer cette rage qui était née en lui pendant le cours de Monroe. Il se mit à donner des coups dans le grillage qui avait connu des jours meilleurs, puis, légèrement épuisé, il se retourna afin de s’y adosser pour n’y donner que des coups de poings. Les yeux fermés, il essayait de retrouver une respiration normale. Il avait rarement haï un homme à ce point. Il avait l’impression qu’on venait de lui voler une partie de lui en révélant ce qu’il voulait garder caché. Et tous ces regards rivés sur lui, tous ces murmures qui ne devaient pas l’épargner…
Il soupira et ouvrit enfin les yeux. Jesse s’approchait de lui, une main dans la poche de son jean, l’autre sur l’anse de son sac passé négligemment sur son épaule. Malgré sa colère, Andy fut étonné par l’apparence et l’attitude nouvelles du jeune homme. Sa nouvelle coupe lui donnait facilement cinq ans de plus, ne permettant plus de croire qu’il n’était que lycéen ou mieux… qu’il n’était pas un homme. De même, sa démarche était plus sûre, et son visage n’affichait plus cette timidité habituelle. Mais peut-être que cela n’était dû qu’à l’imagination d’Andy… Il serra les dents. Il n’avait envie de voir personne. Surtout quand cette personne lui avait fait comprendre qu’il ne voulait pas le voir lui.
« Qu’est-ce que tu fiches ici ? »
Jesse ne se démonta pas et continua à s’approcher de façon à n’être qu’à moins d’un mètre de lui.
« Qu’est-ce qui s’est passé en cours ? C’est quoi cette histoire avec…
- Tu as très bien compris ce qui s’est passé. Ce salopard de Monroe a pris grand plaisir à me pourrir la vie.
- Pourquoi tu dis ça ? Il t’a félicité, non ? »
Andy éclata de rire, mais son regard était mauvais.
« Tu ne peux pas comprendre.
- Bien sûr que je ne peux pas comprendre ! »
Jesse se retint du mieux qu’il put et dit entre ses dents :
« Tu ne t’ouvres pas à moi, je ne connais rien de toi !
- Parce qu’il y a des choses dont je ne veux pas parler ! Alors laisse-moi tranquille ! Tu dis que je ne sais pas ce que je veux, mais toi non plus : tu me rejettes, puis tu reviens vers moi ! »
Jesse laissa tomber son sac au sol, ahuri :
« Moi au moins je fais des efforts ! On ne peut pas en dire autant de toi. Tu es arrivé ici et tu as tout fait pour qu’on te haïsse.
- Tes amis ne m’ont pas aidé.
- Tu sais très bien pourquoi ils ont fait ça, je n’ai pas envie qu’on revienne dessus ! Tu n’es pas tombé dans le piège : tu es toujours là, et maintenant, c’est toi qui les fais souffrir. Tu comprends, maintenant pourquoi je te rejette ? Tu es égocentrique, tu fais du mal à mes amis, tu ne penses pas à ce que je ressens. Je suis écartelé entre deux camps qui me demandent de choisir l’un d’eux. Toi, tu vois ça comme un jeu dont tu veux sortir gagnant. J’ai une tout autre vision des choses. À cause de toi, je cache des choses à mes amis, parce que j’ai peur de ce qu’ils pourraient penser de moi. Parce que j’ai peur qu’ils… qu’ils… »
Il y eut un lourd silence entre eux. Puis leurs regards se croisèrent, et celui d’Andy se fit insistant. Il finit la phrase de Jesse :
« Tu as peur qu’ils te rejettent. Et ça te fait peur. Parce que s’ils te rejettent, tu vas forcément en souffrir, n’est-ce pas ? Le rejet fait souffrir. »
Jesse se mordit l’intérieur de la joue. Encore une fois, il avait foncé tête baissée dans la toile d’araignée.
« Oui, je comprends ce que tu ressens. Parce que c’est un sentiment auquel je suis habitué. Mais je ne peux rien y faire.
- Tu joues avec moi.
- J’ai joué avec toi. »
Andy se rapprocha de Jesse, ne laissant qu’une dizaine de centimètres entre eux.
« Tu me traites d’égocentrique, mais tu ne vaux pas mieux que moi. Tu dis qu’il n’y a rien de sérieux entre nous, mais c’est parce que c’est ce que tu veux. J’ai essayé de te faire comprendre… que… Je ne peux pas renoncer ! Je dois être le meilleur et je n’y peux rien si tes amis sont sur mon chemin. J’ai mes raisons pour le faire, et non, je ne veux pas en parler !
- Tu vois, c’est ça le problème ! s’exclama Jesse en tendant les mains devant lui. Si je te comprenais, alors oui, j’accepterais d’être avec toi, et oui, je dirais à tout le monde qu’on est ensemble, parce que je pourrais te défendre ! Mais je ne peux rien faire ! Et c’est de ta faute ! »
Jesse récupéra son sac et tourna le dos à Andy, énervé et sachant que leur conversation n’aboutirait à rien. Andy le regarda partir sans un mot. Il recula jusqu’au grillage auquel il s’accrocha de nouveau tout en regardant l’horizon. La neige commençait à tomber, blanchissant son blouson noir, se collant dans ses cheveux blonds. Il resta ainsi quelques minutes avant que deux bras n’entourent ses épaules. Il sursauta, mais les deux bras ne faiblirent pas. Il sentit un souffle chaud près de son oreille, et ferma les yeux. Bien entendu, ce n’était pas Jesse.
« Tu vas attraper froid si tu restes comme ça… »
Andy rouvrit les yeux et se retourna, la mine défaite :
« Qu’est-ce que tu fais là, Jérémy ? »
Son ami lui sourit et haussa les épaules.
« J’ai eu l’impression, au téléphone, que tu avais besoin de moi. J’avais des jours de repos à prendre, alors j’en ai profité… Et vu ce que j’ai entendu à l’instant, je crois que j’ai bien fait…
- Tu écoutes aux portes maintenant ?
- Je le fais depuis toujours, dit Jérémy en souriant et en haussant les épaules. J’ai juste dû prendre mes jambes à mon cou quand il a décidé de partir comme une furie. »
Voyant que son ami ne réagissait pas, Jérémy croisa les bras sur son torse et demanda :
« Qu’est-ce qui s’est passé, Andy ? Pourquoi vous êtes-vous disputés ainsi ? »
Andy secoua la tête. Tout s’était bousculé en quelques heures seulement et il avait l’impression que ses pieds ne touchaient plus le sol. Il avait mal à la tête, il commençait à avoir froid, et espérait de tout cœur qu’il n’était pas en train de retomber malade. Il n’avait pas besoin de ça en plus de tous ses problèmes actuels. Il leva les yeux vers Jérémy qui attendait toujours une réponse. Alors il lui raconta ce qu’il s’était passé avec Monroe.
« Comment l’a-t-il su ? demanda Jérémy.
- Je l’ignore. »
Andy soupira. Jérémy et lui se regardèrent droit dans les yeux pendant de longues minutes, mais la neige ne s’arrêtant pas de tomber, ils décidèrent de quitter le toit. Dans les escaliers déserts, Jérémy lui dit :
« Je te comprends. Je te connais, et je te comprends. Alors… Je pense que tu devrais lui dire. Ce… Jesse. Il a raison. Si tu t’ouvrais à lui, il te comprendrait sûrement, comme moi. »
Andy s’arrêta en bas des marches, mit les mains dans ses poches et dit, un peu sèchement :
« Je croyais que tu étais venu là pour m’aider ?
- C’est exactement ce que je fais, Andy.
- En prenant son parti ? »
Jérémy ne répondit pas mais secoua la tête. Il prit Andy par le bras :
« Je crois que tu ferais mieux de rentrer te coucher. Tu es pâle comme un mort… et je sais de quoi je parle, j’ai envoyé je ne sais combien de personne à la morgue ces derniers temps !
- Et ça te permettra aussi d’éviter de me répondre, n’est-ce pas ?
- Oui, aussi, » répondit Jérémy avec un grand sourire.
Il tira sur le bras d’Andy qui le suivit docilement. Ils traversèrent la cour sous les regards des élèves. Andy essaya de les ignorer, se concentrant sur Jérémy à ses côtés afin de ne pas tourner de l’œil. Ainsi, il ne vit pas Lio et Erick que Jesse avait rejoints.
« Son amant est revenu, on dirait, murmura Lio.
- On risque de mal dormir ce soir… dit Erick.
- Avoue que tu aimerais bien participer à leurs réjouissances !
- Oh que oui ! »
Ils continuèrent à plaisanter, sans remarquer Jesse, à côté d’eux, qui fixait les deux silhouettes qui s’éloignaient. Ses deux amis ne le regardèrent que lorsqu’il leur tourna le dos pour se diriger vers les salles de cours. Son dos était légèrement voûté, sa démarche, rapide.
« Hé ! s’exclama Erick. Où tu vas ? »
Jesse se retourna, lentement, et haussa les épaules.
« En cours. Où veux-tu que j’aille ? »
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Le prochain chapitre arrivera dans deux semaines, celui de Mensonges sera posté en toute fin de semaine prochaine.
J'espère néanmoins que vous aurez aimé celui-ci^^
Un énorme merci à Ayuluna pour son avis !
Bisous à tous et toutes et merci pour votre passage ici
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